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Prénoms, noms : quelles identités ?

le 15 février 2015 - Mathieu OZANAM - Société - article lu 421 fois

Prénoms, noms : quelles identités ?
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« Je suis Charlie », brandissaient les participants à la marche républicaine. Une fois le moment d'émotion passé les analystes et commentateurs s'interrogent désormais sur ce que cela veut dire d' « être Charlie ». Et d'ailleurs être Pierre, Jacques ou Jean, Erwan, Abdel, Camille qu'est-ce que cela révèle de nous ? Les prénoms comme les noms de famille sont des marqueurs de notre identité sans que l'on en ait toujours bien conscience. Sociologue et maître de conférences à l'université Paris 8, Baptiste Coulmont vient de publier la nouvelle édition de la Sociologie des prénoms (Ed. de La Découverte).

L’Insee produisait il y a quelques années des enquêtes à partir des prénoms, ce n’est plus le cas aujourd’hui en dehors de son enquête annuelle. Cet objet d’études n’était-il pas assez sérieux ?

L’Insee a le fichier d’état civil mais depuis une vingtaine d’années leur mission est beaucoup moins sociologique qu’économique. Ils vont en effet s’intéresser plus au taux de chômage et à la production industrielle qu’à la gestion et l’étude de ce fichier des prénoms. Il n’en demeure pas moins que l’Insee édite chaque année un fichier qu’il vend aux personnes qui souhaitent l’acheter.

Que nous apprend l’étude des prénoms sur le plan sociologique ?

Quand on regarde sur le long terme, les prénoms étaient auparavant transmis par héritage. C’est au moment où les parents ne sont plus économiquement dépendants des grands-parents, au moment où le travail salarié se répand et où on se sent moins dépendant d’un héritage possible, que les prénoms se mettent à être choisis et non plus à être transmis.
Les prénoms sont des indicateurs d’autre chose qu’eux mêmes. Ils indiquent ici l’autonomisation d’une génération par rapport à la précédente. Si on prend le long terme, les deux derniers siècles, ils peuvent servir d’indicateurs. De la même manière aujourd’hui si on regarde des prénoms un peu moins donnés, on remarque qu’ils sont des marqueurs de classes sociales.

N’y a-t-il pas une forme de démocratisation avec les moyens de communications, avec la télévision ?

Si on prend le début du XIXe siècle on s’aperçoit que les prénoms, qui étaient les plus donnés dans la bourgeoisie parisienne, se retrouvaient 20 ans après chez les paysans. Il y avait une circulation sociale des prénoms. Ils naissaient au sommet social de la hiérarchie et petit à petit ils se diffusaient. Aujourd’hui deux phénomènes apparaissent en même temps. D’un côté les prénoms les plus répandus, comme Léa par exemple, se répandent un peu partout au même moment. Il n’y a plus d’avancée des bourgeois par rapport au reste de la société. Mais si d’un autre côté on prend les prénoms les moins répandus, ils restent des marqueurs de classe sociale. Ils ne se diffusent pas.

Certaines personnes demandent à changer de prénoms. Qu’est-ce que cela révèle ?

Sur les 700 000 à 800 000 naissances par an, il n’y a que 3 000 personnes environ qui demandent un changement de leur prénom. C’est donc une toute petite minorité. Après il est difficile d’évaluer dans la vie courante ceux qui utilisent un diminutif ou un prénom qu’ils ont fini par se donner. Aujourd’hui plus qu’avant c’est le prénom de l’état civil qui va être attaché à la personne. A l’école, à la banque, à la Sécurité sociale, pour l’administration des impôts, c’est le prénom de l’acte de naissance qui est retenu. Alors que jusqu’au milieu du XIXe siècle il pouvait y avoir un prénom d’usage dans la vie courante avec l’employeur qui n’était pas celui de l’acte de naissance. Le prénom de l’acte de naissance n’apparaissait quasiment jamais.
Il faut se rappeler que la carte nationale d’identité ne date que de la Seconde Guerre mondiale. Avant les gens n’avaient pas de papiers d’identité. Quand ils avaient un compte à la banque, ils étaient connus par l’employé au guichet. Ils n’avaient pas besoin de papiers d’identité. Alors qu’aujourd’hui c’est eux qui font foi.

Certains commentateurs politiques affirment que les migrants ne choisissent plus d’adopter un prénom de tradition française. Faites-vous le même constat ?

Les francisations arrivent souvent au moment où les personnes prennent la nationalité française. C’est la première question qui est posée sur le formulaire. C’est peu fréquent. Ça a tendance à diminuer depuis les années 1960, c’est de l’ordre de 6 ou 10 %. Mais ils ne peuvent prendre qu’un prénom français sur une sorte de liste indicative. Ensuite il y a ceux qui veulent changer de prénom indépendamment de la nationalité en faisant une demande auprès du juge du tribunal de grande instance. Ce ne sont bien souvent pas des migrants, mais des descendants de migrants qui demandent soit à avoir un prénom français, soit un prénom qui descend de leurs parents. Il y a autant de Jean-Christophe qui veulent devenir Mohammed que de Mohammed qui veulent devenir Jean-Christophe. Et il y a également autant que Mohammed qui veulent devenir Samir que de Jean-Christophe qui veulent devenir des Jean-François. Sur les tribunaux que j’ai étudiés la proportion était d’un quart pour chaque type de demande.

Il semble qu’il y ait beaucoup plus d’originalité dans le choix des prénoms actuellement ?

Jusqu’en 1993 il y avait des incitations fortes faites par les officiers d’état civil qui limitaient le choix aux saints du calendrier. Il y avait une volonté étatique de changer l’identité culturelle. Aujourd’hui cela n’existe plus, il n’y a plus de pression sur ce plan-là, les personnes sont plus libres.
Environ 10 % des enfants naissent avec un prénom unique, c’est-à-dire qu’eux seuls le portent l’année de leur naissance. Pour le prénom le plus donné en France chaque année c’est 2 % des naissance du sexe, et pas plus. Donc 2 % des garçons et 2 % des filles. Les prénoms sont de plus en plus différenciés.

Qu’est-ce que cela veut dire : qu’on veut se singulariser ? Et pourtant on voit qu’il y a des effets de mode.

Oui il y a des effets de mode, mais ils sont accélérés et beaucoup plus différenciés qu’avant. Les prénoms se renouvellent beaucoup plus vite aujourd’hui que dans les années 1930 ou 1950. Au début du XXe siècle un quart des femmes portait le prénom de Marie, aujourd’hui le maximum c’est 2 %. Il y a sûrement beaucoup d’explications à cette volonté de se distinguer : au début du XXe siècle on utilisait le nom de famille, pas le prénom. Les manuels de bonnes manières indiquaient qu’il ne fallait pas appeler ses cousins ou cousines par leur prénom. C’était réservé aux frères et sœurs et c’est tout.
Aujourd’hui on s’appelle partout par son prénom : en classe les enfants appellent leur maîtresse par leur prénom et les professeurs appellent leurs élèves par leur prénom, les candidats de jeux télévisés aussi, jusqu’au monde professionnel où on appelle ses collègues par leur prénom. Ce qui ne se faisait pas du tout au début du XXe siècle. Le prénom a gagné une fonction d’identification permanente.

Comment vit, meurt et renaît un prénom ? Par exemple Baptiste, puisque vous vous prénommez ainsi, est donné au début du siècle en faible proportion, s’éteint progressivement et définitivement avant le début de la Seconde Guerre mondiale avant de revenir en force dans les années 1970 et d’atteindre des sommets avec plus de 4 000 petits garçons appelés Baptiste au début des années 2000. Comment peut-on l’expliquer ?

Le prénom Baptiste est revenu à la mode 120 à 130 ans après avoir connu son pic. Quand les prénoms reviennent à la mode, c’est dans cet ordre de durée : les porteurs de prénoms ont disparu et on le remet en circulation. Nathalie, Sylvie, Monique, Simone ont connu la même courbe. L’explication avancée par les sociologues c’est qu’il y a des milieux sociaux qui favorisent la nouveauté et qui vont donc choisir dès les années 1950 vont appeler leur enfant Nicolas. Ces milieux sociaux mettent en avant ces prénoms qui vont ensuite être repris par des milieux qui favorisent un peu moins la nouveauté.
Les choix faits par les milieux artistiques et par les professions intellectuelles sont en moyenne fait un petit peu plus en avance. Ce serait donc un jeu de regard entre milieux sociaux qui crée la création, la diffusion puis l’abandon quand les ouvriers et les agriculteurs adoptent ces prénoms à leur tour.

Quel prénom pourrait effectuer son retour en grâce dans les années qui viennent ?

Il est probable que le prénom Simone finira par revenir. Il sera cependant moins répandu en 2040 qu’en 1920. Car les parents avaient à l’époque peu de choix : autour de 2 000 à 3 000 prénoms, tandis qu’aujourd’hui c’est plutôt 20 000.

Les parents veulent faire preuve d’originalité, mais n’y a-t-il pas également une forme de continuité familiale avec les 2e voire 3e prénoms ?

Il faut distinguer les prénoms composés des prénoms multiples. Les prénoms composés ont culminé dans les années 1950 et sont de moins en moins utilisés, ce sont les Jean-Sébastien, Marie-Anne, Marie-Bénédicte, Jean-Christophe.
Pour les prénoms multiples, c’est difficile de connaître avec précision la proportion des bébés qui vont avoir plusieurs prénoms à leur naissance, mais disons que c’est de l’ordre de 50 à 60 %. Je ne sais pas si cela a diminué depuis le XXe siècle. Souvent ce sont des prénoms des ascendants. J’avais regardé pour des personnes nées au milieu des années 1990 : dans le top 20 ils ont des prénoms typiques de cette décennie, ce sont Camille, Thomas, etc. Et si vous regardez dans le top 20 des seconds prénoms pour ces personnes ce sont des prénoms type des années 1950. Les parents vont choisir en première position un prénom qu’ils aiment, mais en 2e ou 3e prénom ils vont choisir de mettre un prénom qu’ils n’aiment pas forcément mais en lien avec une personne de la famille comme la marraine ou la grand-mère. Des collègues ethnologues ont découvert que c’était bilatéral, c’est-à-dire que si vous avez deux enfants et que le premier reçoit le prénom du grand-père maternel, le second aura le prénom du grand-père paternel. Cela c’est assez récent. Avant quand il y avait des hommages à un ascendant cela se faisait en fonction du prestige et de l’héritage.

L’Insee vend son fichier des prénoms comme vous le faisiez remarquer plus haut. Quelles applications peuvent en faire les entreprises ?

Quand il y a un fichier marketing il y a juste le prénom. On peut être sûr à 70 % de son sexe, de son âge. Deux personnes qui portent le même prénom ne vont pas avoir la même personnalité, mais elles auront probablement plus de choses en commun que deux personnes qui portent des prénoms différents. Il est possible de faire des actions commerciales à partir des fichiers de prénoms, mais je m’interroge personnellement sur le taux d’échec. J’ignore si cela apporte quelque chose.

Ces fichiers de prénoms donnent lieu à une abondante littérature…

Il y a énormément de livres sur les prénoms aujourd’hui alors que dans les années 1950-60 il n’y en avait qu’un seul sur le marché. Il s’en édite énormément : les prénoms bretons, les pus beaux prénoms arabes, les prénoms basques, etc. Chaque groupe de d’édition a le sien quasiment.

Propos recueillis par Mathieu Ozanam

La Sociologie des prénoms, Baptiste Coulmont, La Découverte.



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