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Paul Amar : « Mon devoir est d'informer et d'apaiser »

Loire le 02 novembre 2014 - La Rédaction - Agglomération stéphanoise - article lu 2332 fois

Paul Amar, vous avez 64 ans, vous êtes né en Algérie et vous venez de publier un livre intitulé Blessures.

Paul Amar, vous avez 64 ans, vous êtes né en Algérie et vous venez de publier un livre intitulé Blessures. Paul Amar, aujourd’hui vous êtes en colère ou vous êtes blessé ?

Blessé. Et inquiet. Blessé car, vous aurez remarqué que je parle de moi à la 1re personne pour la première fois en 40 ans. Si je raconte mon histoire c’est que j’ai envie de raconter notre histoire, qui est celle du pays. Et si, par exemple, j’évoque mon enfance c’est parce que d’une façon très troublante – j’avais d’ailleurs initialement proposé Le Trouble pour titre à mon éditeur – c’est que la situation en France aujourd’hui me renvoie à ma propre enfance. C’est cela qui me trouble et m’inquiète.

Parlez-nous de votre enfance en Algérie…

Je suis né en 1950. La guerre d’indépendance éclate en 1954. Je reste en Algérie jusqu’en 1961. Nous quittons l’Algérie alors que j’ai 11 ans et je suis né Français. Avec le recul et la compréhension du monde de l’époque (à 8-9 ans je n’ai pas les outils pour comprendre), c’est une enfance de douleur, une enfance épreuve où ma famille est confrontée à un double antisémitisme. Un antisémitisme que je qualifierais de salon, mais meurtrier. Il y a la Shoah pour les juifs d’Europe et les lois raciales pour les juifs d’Afrique du Nord. Mon père, qui est fonctionnaire de la SNCF, perd son emploi à cause des lois raciales de Pétain. Et d’ailleurs si les Alliés n’étaient pas intervenus à temps (Les Alliés ont débarqué le 8 novembre 1942 sur les cotes du Maroc et d’Algérie, NDLR) je ne serais pas là à vous parler : les Allemands commençaient à lister les juifs d’Afrique du Nord pour procéder à leur déportation.

Il y a ces traces-là dans la famille Amar ?

Complètement. Je le comprends beaucoup plus tard quand mon père le raconte, mais il en parle très peu à cette période-là. Il y a une grande pudeur dans la famille, ce n’est que plus tard que j’ai appris que mon père avait perdu son emploi et que mes sœurs ont été virées de l’école. Le proviseur rentre dans les classes, elles sont au collège Condorcet et désigne toute une série d’adolescentes en leur disant : « vous ne retournez plus à l’école ». C’est la première chose à laquelle ma famille est confrontée. Pas moi puisque je ne suis pas encore né.

Il y a un deuxième antisémitisme que j’appellerais de rue auquel je suis confronté quand je vais à l’école. Mes parents me dissuadent d’y aller parce que la guerre éclate en 1954. De 4 à 11 ans je ne connais qu’une situation d’enfant : ce sont les attentats, les bombes, les foules hurlantes. Des deux côtés d’ailleurs : « Algérie algérienne » contre « Algérie française », avec la peur au ventre des assassinats. Et je tiens à aller à l’école quand même. Sur le chemin de l’école c’est : « sale Français, retourne chez toi ! ». Je ne comprenais pas car moi je suis né en Algérie ! L’Algérie c’est mon pays. Et « sale juif ». Et des insultes, des crachats, des jets de pierres. D’ailleurs on m’apprend à marcher de trois quarts le long du mur en regardant en arrière, littéralement en rasant les murs.

Un beau jour, en face de l’école de filles Condorcet, je joue devant chez moi aux agates avec un copain et une bombe explose. C’est un attentat très meurtrier, il y a plusieurs morts. Moi je suis blessé dans le dos, mon copain est blessé à la tempe, plus gravement que moi d’ailleurs, et on survit. Voilà mon enfance. La situation aujourd’hui me renvoie à cette enfance. C’est pour cela que j’ai écrit ce livre. Il y a un double antisémitisme que je qualifierais de salon, Dieu merci moins meurtrier qu’au temps de la guerre, c’est celui de l’extrême droite au début des années 1980. Et un autre qui apparaît, terrible, ravageur, qui est l’antisémitisme islamiste.

Et c’est incroyable car Pétain prive mon père de boulot et stigmatise en quelque sorte ma famille. C’est ce qu’ont fait l’extrême droite et Jean-Marie Le Pen au début des années 1980. Je raconte un peu l’histoire de la Ve République. Et donc il y a cet ostracisme-là. Quand Jean-Marie Le Pen fait ses déclarations à l’Heure de Vérité, c’était un choc pour moi. Je dirigeais alors le service politique d’Antenne 2. Je regarde l’Heure de Vérité avec Le Pen accueilli en héros. L’Heure de Vérité est complètement autonome de la rédaction. Ils invitaient qui ils voulaient, on n’intervenait pas du tout. C’est délicat de le dire aujourd’hui puisque François-Henri de Virieu n’est plus là aujourd’hui pour répondre, mais il y avait entre nous des algarades. Moi je disais qu’il invitait trop Le Pen. Je n’étais pas le seul. Toute la rédaction d’Antenne 2 pensait la même chose. Le Pen dit, en répondant à une question qui ne lui était pas posé : « j’ai le droit de ne pas aimer Chagall, Mendès-France et Simone Veil ». C’est à ce moment qu’il fait entrer le poison dans le champ politique. En 1983 on sortait de l’élection présidentielle, on était dans un champ de débat très politique très lourd avec les nationalisations, les communistes au pouvoir, etc.

Alors qu’après la guerre, les questions raciales et communautaires ne sont plus de mises en raison du traumatisme de la guerre (j’en sais quelque chose moi à qui on a imposé l’allemand en première langue à l’âge de 11 ans à mon arrivée à Villeurbanne alors que je voulais faire anglais, tout cela au nom de la réconciliation franco-allemande et des accorde Adenauer-de Gaulle. J’étais fou de rage ! Mais bon.) et tout d’un coup donc, voilà un homme qui n’hésite pas à éditer des musiques hitlériennes, mussoliniennes, etc. C’est alors que le trouble commence. Parallèlement le journal d’extrême droite Minute m’attaque régulièrement. Pas seulement moi mais aussi Ivan Levaï, Anne Sinclair, en supposant notre identité juive. Enfin il est difficile de parler pour les autres alors je parle pour moi. Je dis « il suppose » car je n’en ai jamais fait état.

C’est la première fois que vous l’assumez ?

Absolument. Si j’étais homosexuel je dirais que j’ai fait mon coming out. Je voulais d’ailleurs utiliser le mot dans mon livre mais mon éditeur m’a dit que c’était un mot uniquement utilisé pour les homosexuels. J’ai dit non, c’est quand vous avez refoulé quelque chose que vous avez enfoui. Mais bref.

Pourquoi je l’ai écrit aujourd’hui ? Parce que je n’ai jamais pris la posture du juif dans ma vie publique, sociale, professionnelle. Et voilà tout d’un coup un homme, Jean-Marie Le Pen, qui me cite dans ses meetings, puis plus tard un autre homme, Dieudonné, et le journal Minute qui m’appelle le « rabbin Amar ». Sartre a écrit un livre très pertinent intitulé Réflexions sur la question juive où il dit : « si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». Eh bien c’est ce qui m’est arrivé, j’en suis la preuve vivante !

Je donne même de exemples extrêmement concrets pour étayer mon propos. C’est que quand j’ai 23 ans, je suis à France Inter et quand le patron des bureaux à l’étranger me propose deux ans plus tard, on me propose le Brésil que je refuse en disant que je n’ai pas choisi ce métier pour faire du tourisme. Il y avait une mappemonde magnifique derrière lui et je lui dis : « puisque vous me donnez l’opportunité de choisir, alors je choisis l’Asie du Sud-Est. Je n’ai pas demandé à aller au Proche-Orient, je n’ai pas demandé à couvrir les questions religieuses. Il y a la guerre au Cambodge et j’ai envie d’aller la couvrir. Au début il ne veut pas, je fais le siège de son bureau et il finit par m’y envoyer. Quand je reviens deux ans plus tard, sacrément abîmé par cette foutue guerre où les gosses étaient manipulés par les adultes, je présente les journaux, puis on me repropose un poste à l’étranger. Et là encore je ne demande pas le Proche-Orient, on me propose les Etats-Unis, proposition magnifique que j’accepte. Quand je reviens des Etats-Unis je demande à m’occuper des questions de politique intérieure. Donc, premièrement, à aucun moment je ne rencontre la question juive et deuxièmement… je l’oublie.

Vous n’avez jamais été confronté à cette question juive ?

Vous m’avez fait parler de mon enfance, mais je pourrais parler de mon adolescence bonheur à Villeurbanne où mes voisins du 4e sont Italiens, mes camarades au collège sont évidemment Villeurbannais de souche mais ils sont aussi enfants de Portugais, d’Espagnols, d’Italiens qui ont fui la crise et le chômage dans leur pays quand, nous, avons fui la guerre. Je découvre ce qu’on appelle aux Etats-Unis un melting-pot, un creuset magnifique où la France rassemble ses enfants de tout bords, de toutes origines et en fait des Français républicains, laïcs, universalistes, humanistes.

La question juive ne se pose pas non plus à 20 ans à Paris où je fais mes études avec Poivre d’Arvor, avec Giesbert et quelques autres. Nous passons 3 ans ensemble et je vous assure qu’à 20 ans la question ne se pose pas de savoir qui est chrétien, juif ou musulman. On s’en fiche royalement. En revanche on s’oppose sur le champ politique. Il y a de l’extrême gauche, de la droite, du centre, il y a les sans-étiquettes. C’est Le Pen qui va exhumer cette question juive dans les années 1980. C’est pour cela que je dis qu’il va polluer le débat politique avec cela. Et les médias tombent dans le panneau.

Quand il dit que « les chambres à gaz sont un détail », au lieu d’ignorer ce mot terrifiant, quand il dit « Durafour crématoire », les médias tombent dans le panneau car ils vont commencer à débattre de savoir si c’est un détail, pas un détail, y a-t-il eu 6 millions de morts ou pas ? Du coup cette question-là va vampiriser le débat économique et politique. Un autre va apparaître bien plus tard, c’est Dieudonné qui va à son tour polluer le débat et faire pire que Le Pen. Dans son petit théâtre, pas loin de chez moi d’ailleurs, Dieudonné cite sans arrêt une liste de personnalités supposées juives. J’insiste sur ce terme. J’appelle cela son « mur des fusillés » car il les places sur son mur à lui, ce mur de mots ou de morts comme on voudra, car on peut tuer par les mots. Il y a cet antisémitisme-là qui me choque et il y en a un autre beaucoup plus meurtrier qui tue par les armes : Ian Halimi enlevé, torturé et assassiné, c’est la tuerie de Toulouse, la tuerie de Bruxelles, etc.

Au cours de ces années vous n’avez jamais exprimé publiquement votre désarroi ou votre inquiétude ?

Ce trouble je le garde en moi des années et des années pour la raison que je suis en fonction : j’anime les soirées électorales, je présente le 19-20, je présente le 20 heures. Jusqu’au jour où je commets un geste très très insolite (chargé d’animer contre son gré un débat qui oppose Jean-Marie Le Pen et Bernard Tapie sur Antenne 2, Paul Amar sort des gants de boxe d’un sac pour les proposer aux deux adversaires, NDLR). Ce trouble je l’ai exprimé de cette façon.

J’ai reçu des milliers de lettres, certaines pour ne pas comprendre d’autres pour comprendre, d’autres pour m’approuver, etc. Et je reçois une lettre magnifique d’un collectif d’enseignants qui me dit : « vous avez été surréaliste sans le savoir. Avec ces gants de boxe vous avez posé ce qu’André Breton appelle un objet signifiant. Ils m’ont envoyé la photo de la couverture du livre sur laquelle figurait une paire de gants de boxe. J’ai donc été surréaliste sans le savoir, ou hyperréaliste en le sachant, je ne sais pas. En tout état de cause j’ai répondu avec ce geste insolite et ensuite je l’ai gardé pour moi. Et là aujourd’hui, comme je n’ai plus d’émission depuis un an et demi, j’ai éprouvé le besoin de l’écrire pour expliquer ce geste. Mais cela ne fait que 10 lignes sur 300 pages de mon livre.

De votre point de vue pourquoi avez-vous été une cible récurrente de l’extrême droite ?

Qu’est-ce que j’ai fait de mal pour justifier un tel acharnement et un tel lynchage ? Je mettrais au défi quiconque de trouver quoique ce soit qui justifie cette obsession et cette persécution. Ce trouble est d’autant plus fort que quand j’évoque mon enfance, j’évoque la guerre. Et l’on sait très bien que dans une guerre il y a des dégâts collatéraux terribles pour les civils.

Dans la guerre d’Indépendance d’Algérie il y a la victoire d’un camp contre un autre qui passe par les armes, mais aussi par l’humiliation infligée aux civils. Elle passe par le départ de populations considérées comme étrangères et qui, si elles restaient, pourraient contrarier l’accession à l’indépendance de tel ou tel. Il y a donc des dégâts collatéraux, c’est inadmissible mais on peut le comprendre. Mais en France aujourd’hui. Un pays en paix avec ses voisins européens, avec ses voisins maghrébins, un pays magnifique. Car dans ce livre je ne parle pas que du côté sombre, je vais sur l’autre versant qui est magnifique. Je rends hommage à la France éternelle, celle des droits de l’homme. Je dois tout à l’école de la République, à la télévision de la République.

Vous sentez-vous à l’aise dans le système médiatique français ?

Il pose problème, comme il posait problème au début des années 1980. Dans mon livre je revisite l’histoire politique de notre pays. Je revisite aussi l’histoire médiatique et je dis qu’aujourd’hui, notamment les chaînes de télévision, mais aussi une certaine presse, devraient réfléchir sur les conséquences de tel ou tel comportement. Je reviens aux années 1980 pendant lesquelles certains journalistes étaient fascinés par Le Pen qui était manifestement la meilleur orateur de sa génération, le plus charismatique, friand de très bons mots ou de mots très sales mais qui connaissait la presse. Du coup il y avait cette fascination/répulsion qui faisait que Le Pen a pris une place médiatique extrêmement importante. Si on devait comparer la place médiatique à cette époque avec la place politique en termes de représentativité électorale, on constaterait un décalage énorme.

Vous pensez que le thermomètre est responsable de la maladie ?

Non ce n’est pas les médias qui ont fait Le Pen, mais ce sont les médias qui l’ont amplifié, qui l’ont fait exister. Il existait déjà dans la IVe République, mais ce sont les médias qui ont contribué à l’ « héroïser, à en faire la vedette des années 1980 comme Marchais avait été la vedette des années 1970, c’est très clair. Quand je parle des médias, j’ai aussi ma part de responsabilité.

Vous n’avez pas pu, vous, changer cette donne en tant que responsable de la télévision. C’était difficile de dire « non on en fait trop » ?

Non. Non mais je vais vous dire : j’ai été convoqué par la Haute Autorité (de l’audiovisuel, ancêtre du CSA, Ndlr) qui m’a reproché de ne pas en faire assez. On était en 1983, avant les élections européennes, et il y avait certains médias comme L’Heure de Vérité, comme Elkabbach sur Europe 1, qui l’invitaient sans arrêt. J’avais fait un calcul à l’époque, j’avais constaté que certaines émissions politiques invitaient plus souvent le leader d’extrême droite que les leaders centristes. Je m’étais même engueulé avec certains de mes confrères.

Aujourd'hui le même calcul a été fait pour les matinales de radio et journaux télévisés du matin et c’est le même constat…

Avec une différence énorme entre les années 1980 et aujourd’hui, c’est que maintenant ils ont un argument. L’argument que Antenne 2 avait avancé c’est que, je n’étais que chef du service politique et pas rédacteur en chef, mais quand la Haute Autorité présidée par Michèle Cotta me convoque, elle me dit : « voilà Le Pen a écrit à François Mitterrand qui nous a transmis la lettre et on vous demande d’inviter plus souvent Jean-Marie Le Pen que vous le faites. » j’étais… choqué ! Ça se passe à l’automne 1983 (Michèle Cotta n’a d’ailleurs pas réagi à mon livre). Elle me dit : « vous avez un devoir de service public et vous devez inviter tous les partis ». Je lui réponds que je suis chef du service politique, que j’anime les soirées électorales et que je n’ai jamais été pris en défaut d’impartialité. Je dis : « je veux bien l’inviter mais du coup je serai hors-la-loi », et je dis cela à la Haute Autorité ce qui est un comble. En effet il y a une loi qui nous oblige à inviter les représentants des partis politiques et à leur donner un temps de parole en fonction de critères extrêmement précis : une double représentativité, d’abord parlementaire, et ensuite électorale. Et à l’époque l’extrême droite, 1982-83, ne faisait que 2 % des voix. Aujourd’hui c’est délicat car on ne peut plus opposer le même argument. A l’époque l’extrême droite ne représentait plus que 200 000 électeurs. Aujourd’hui Marine Le Pen c’est 6 millions d’électeurs. Donc cet argument ne compte plus parce qu’il y a une réalité aujourd’hui. Mais moi à l’époque j’étais choqué et les dirigeants écologistes, centristes, surtout les centristes d’ailleurs, étaient moins invités. Voilà pourquoi je dis que les journalistes ont une grande responsabilité dans l’émergence ou la résurrection, comme on voudra, de l’extrême droite en France.

Pourtant Jean-Luc Mélenchon utilise les mêmes ressorts en montrant de l’agressivité à l’égard des journalistes. On ne peut pas dire que cela lui a été bénéfique jusqu’à présent…

Je connais très bien Jean-Luc Mélenchon, je l’ai invité souvent, mais plus depuis qu’il a pris cette posture. Il n’est plus jamais venu dans une émission que je présentais. Plus jamais. C’est qu’il a dû se dire « si j’attaque Amar, il va me répondre ». Mais la différence entre la posture poujadiste qu’il a prise et celle de Marine Le Pen, elle est capitale : le FN a déjà trouvé son public qui vote pour elle. Mélenchon n’a pas son public, c’est-à-dire son électorat. Actuellement Marine Le Pen répond à un besoin, clairement exprimé par l’électorat. René Rémond, qui a été l’un de mes maîtres quand j’étais jeune journaliste, a dit que Jean-Marie Le Pen avait réussi à répondre à toutes les préoccupations des Français, mêmes contraires. Il a surfé sur ces préoccupations-là et c’est comme cela qu’il a capté un électorat très divers, des anciens communistes jusqu’à un électorat de droite. Et aujourd’hui même des ouvriers qui ont voté Hollande en 2012. Mélenchon n’a pas réussi à faire cela.

Comment Dieudonné vous caractérise ?

L’un des amis de mes enfants est allé voir Dieudonné en spectacle. Et il disait la chose suivante : « vous savez ce que dit Amar de moi ? » Mais il faut avant que je vous rappelle le contexte.

Un jour j’avais invité Anne-Sophie Mercier, une journaliste qui avait écrit un livre sur Dieudonné (La Vérité sur Dieudonné, chez Plon, NDLR). Elle s’était intéressée à son caractère, à son parcours et qui en gros disait : « il est un peu atteint, il est un peu malade ». Elle aboutissait à cette conclusion.

Dans l’émission « Revu et corrigé », elle dit « moi je pense, autant Jean-Marie Le Pen on peut avoir une grille de lecture politique, autant Dieudonné c’est un cas particulier sauf qu’il a un succès énorme ». Voilà ce qu’elle dit.

Et Dieudonné m’attaque sur Internet, mais dans son théâtre surtout, il dit : « vous savez ce que dit Amar de moi ? » en me prêtant un propos qui n’est pas de moi. « Amar dit que je suis malade, alors moi je vais vous parler d’Amar. Amar dit aussi qu’il n’aime pas les Arabes ». Vous vous rendez compte du risque qu’il me fait prendre ? Il peut tomber sur quelqu’un d’un peu fêlé qui l’écoute.

Vous portez plainte à ce moment-là ?

Non, car moi je n’ai jamais porté plainte. La seule fois où j’ai fait appel à un avocat c’est quand Elkabach m’a viré de France 2. J’ai hésite à porter plainte contre Dieudonné. Mon avocat l’incitait à le faire, mais je ne le fais pas parce que je pense que c’est lui faire de la publicité et c’est amplifier le problème. Mais je continue à faire partie de ses cibles. C’est aussi pour cela que j’ai écrit le livre.

D’ailleurs bien avant cette histoire de « Amar a dit que je suis malade », il me citait déjà. Je le raconte dans mon livre. A un moment il cite plusieurs noms : le mien, celui du président du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France, ndlr) et Gad Elmaleh. Dans le livre je demande « quel est le lien ? ». J’essaie de démontrer l’absurdité de ces attaques car il n’y a absolument aucun lien entre nous : un représentant d’une institution, un humoriste et moi qui suis journaliste. Donc le caractère antisémite de son propose, il n’y a même pas besoin de le démontrer.

On pourrait penser que ce ne sont que des péripéties parisienne, mais avec Internet, avec les assassinats antisémites, avec cette montée du racisme, avec ses considérations géopolitiques, on a l’Etat islamique qui ne s’en prend pas qu’aux juifs mais au monde entier, avec cette montée-là des tensions internationales, économiques, sociales, communautaires, là pour le coup je sors complètement de la question juive, et je dis mon inquiétude de journaliste. Mon livre ce n’est pas du tout un livre écrit pas un citoyen juif, mais un livre écrit par un Français, né français, de profession journaliste, de conviction humaniste, et j’irai même plus loin : laïc et universaliste. Et autrement dit, en écrivant ce livre je tente de ne pas tomber dans le piège tendu par les antisémites. Et ce piège quel est-il ? C’est de ghettoïser la communauté juive tout simplement. De l’inciter à se replier sur elle-même, de se poser des questions sur sa propre identité, d’avoir peur et de ne plus se considérer comme français à part entière. Autrement dit de renverser la proposition : la victime – surtout quand elle porte plainte d’ailleurs – devient agresseur. On en fait un problème, on en fait un débat national, etc. Je dis qu’il faut résister à ce piège et considérer que les attaques contre la communauté juive n’est pour moi qu’un prétexte. En réalité c’est la République qui est attaquée dans ses valeurs fondamentales. Il y a quelque chose qui n’est pas dans ce livre, car il était déjà sous presse au début de l’été, c’est le fait suivant. Au cours d’un déjeuner avec l’ambassadeur d’un pays arabe, on essaie de comprendre le score de Marine Le Pen aux dernières élections où elle fait 25 % des voix aux Européennes. Il me donne cette information en me disant : « savez-vous que dans les cités il y a eu un mot d’ordre des islamistes auprès de leurs ouailles pour appeler à voter Marine Le Pen ? » Je suis sidéré. Je téléphone à un copain qui est à SOS Racisme et qui connaît très bien les cités. Il me le confirme. Il me dit même qu’il y a une expression qui s’appelle la « théorie du chaos ». Autrement dit il y a une alliance objective actuellement entre l’extrême droite et les islamistes pour mettre le bazar dans le pays. C’est pour cela que je dis que dans ces attaques, si on veut vraiment avoir une lecture politique, ce qui est important ce ne sont pas ces attaques en elles-mêmes mais leur objectif ultime qui est de déstabiliser la République.

On reproche à Eric Zemmour et son Suicide français d’être pessimiste, mais vous n’offrez vous-même pas beaucoup de possibilités d’espérer en l’avenir...

La différence entre Zemmour et moi est essentielle. Moi je décrypte une situation, je tente d’en cerner les raisons, je dis mon inquiétude, mais aussitôt j’affirme du haut de mes convictions républicaines, laïques et humanistes qu’il doit y avoir une résistance. Je dis aussi que la France  des droits de l’homme à laquelle je rends hommage est, Dieu merci, encore majoritaire. A partir du moment où je suis invité dans des émissions à m’exprimer, je dispose d’une tribune où depuis un mois et demi je fais un tour de France pour diffuser cette parole, je considère que j’ai une responsabilité. Depuis toujours je l’ai considéré. Quand j’étais journaliste politique, quand je faisais des éditos au 20 Heures. Quand j’ai présenté les journaux télévisés et les soirées électorales, j’ai toujours considéré que j’avais une responsabilité. Et pour cette raison mon devoir est d’apaiser. Mon devoir est évidemment d’informer, et avec lucidité et honnêteté en disant que la situation est grave. Mais aussitôt j’ai le devoir d’apaiser et de rendre hommage à ce qui est bon chez l’homme. Zemmour fait exactement l’inverse, c’est pourquoi je suis extrêmement sévère avec Zemmour.

Moi je dispose de quelques tribunes, mais lui il a tapis rouge. Il est invité dans des émissions à très fortes audiences et dans des émissions qui mélangent information et divertissement. Des émissions où la logique du spectacle s’impose au détriment de la logique informative. Et Zemmour fait son numéro, parfois sans être contredit, ni même contrarié. Et Zemmour attise, jette de l’huile sur le feu. Je considère que Zemmour est un garçon dangereux. Et je dis même qu’il faut qu’il fasse son coming out, qu’il prenne sa carte au FN, comme Robert Ménard (ancien secrétaire général de Reporters sans frontières, élu maire de Béziers en étant soutenu par le Front national, Ndlr), et qu’il dise qu’il fait partie de ces supplétifs-là qui tentent de faire accéder Marine Le Pen à la présidence de la République. Donc la comparaison entre Eric Zemmour elle s’arrête là.

Vous pensez que les médias sont responsables ?

Il y a une responsabilité des médias. Je suis ultra minoritaire en disant cela. Aujourd’hui les médias disent dans leur majorité : « on est désolé, on est là pour dire tout ce qui se passe. On est là pour entendre tous les points de vue. On est là pour dépeindre, on est là pour tout raconter. » Moi je dis : « attention, il y a une démarche pédagogique dans ce que l’on fait. Il y a une responsabilité au regard de l’histoire. Il y a une mémoire, il y a l’histoire d’un pays qui est fragile. Ce sont des démocraties qui sont aujourd’hui attaquées, donc on ne peut pas faire n’importe quoi.

Je suis ultra minoritaire, mais cet argument de dire « on doit tout raconter » ne tient plus quand, par exemple, ils reçoivent une vidéo de l’Etat islamique destinée à effrayer les populations avec l’image d’un homme décapité. Tout à coup les médias font preuve de responsabilité, et Dieu merci. Ils considèrent à juste titre qu’en montrant cette décapitation ils se font les alliés objectifs des salopards, des barbares et ils contribueraient, s’ils devaient montrer la décapitation, à effrayer les populations et accentuer ce sentiment de peur et donc de désordre, etc. Pourquoi ne font-ils pas preuve de la même responsabilité dans la diffusion des mots qui peuvent être aussi terribles que les images ?

Propos recueillis par le Club de la Presse Saint-Etienne Loire



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