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Opéra-Théâtre de Saint-Étienne : Vincent Bergeot s'explique

Loire le 07 janvier 2015 - Mathieu OZANAM - Collectivités locales - article lu 1402 fois

Opéra-Théâtre de Saint-Étienne : Vincent Bergeot s'explique
Mathieu Ozanam - "Les nouveaux élus nous ont suspendus sans nous avoir rencontrés ni avoir discuté"

Après sa suspension au printemps de ses fonctions de directeur de l'Opéra-Théâtre par la nouvelle muncipalité, Vincent Bergeot a été licencié fin novembre. Soumis jusqu'alors au droit de réserve, il retrouve la liberté de s'exprimer et s'explique sur les reproches qui lui sont faits.

Après avoir été suspendu de vos fonctions de directeur de l’Opéra-Théâtre, vous avez été licencié. Depuis quelle date exactement ?

Mon licenciement est intervenu le 25 novembre. Il a mis fin à une très longue période d’attente. Il s’agit d’un licenciement disciplinaire sans préavis et sans indemnités. Les motifs indiqués : de graves manquements dans la situation budgétaire, une instrumentalisation de problèmes de sécurité, un mode de management qualifié d'inadapté et une violation du droit de probité.

Que signifie ce dernier motif ?

Ils mettent derrière le reproche d’avoir épousé quelqu’un qui a travaillé pour l’Opéra-Théâtre. C’est formulé différemment par eux en disant : « vous avez fait travailler votre future épouse ». Journaliste et professionnelle de la communication, elle travaille pour le secteur culturel à réaliser des supports culturels et des interviews. Elle a travaillé et a été rémunérée pour rédiger un grand nombre de programmes de l’opéra. A partir du moment où nous avons été mariés, elle n’a plus travaillé pour l’Opéra-Théâtre. Pas une seule fois. Le reproche qui m’est fait c’est finalement d’avoir épousé, comme 75 % des Français, quelqu’un que j’ai rencontré sur mon lieu de travail.

L’affaire a été lancée par l’annonce d’un manque d’un million d’euros pour achever la saison de l’Opéra-Théâtre. La municipalité a soupçonné que les problèmes de sécurité annoncés ont été un prétexte que vous auriez utilisé afin de retarder le début de la saison, qui aurait été reportée en janvier 2015. Une manœuvre qui aurait permis de générer ainsi des économies pour rentrer dans le budget. Que répondez-vous ?

C’est l’histoire proposée par la nouvelle municipalité. C’est leur interprétation de deux problèmes qui sont réels. Des tensions budgétaires d’une part, mais qu’ils n’ont pas révélé, car elles étaient parfaitement connues des services de la Ville et des élus. Nous travaillions avec eux pour trouver des solutions afin de trouver un nouvel équilibre. Quant au problème de sécurité il était lui aussi parfaitement connu puisque des incidents s’étaient déjà produits à l’hiver 2013 et un autre au printemps 2014.

Il s’agissait de problèmes de levage de rideaux ?

Nous avons eu des problèmes de pilotage informatisé des cintres, c’est-à-dire les perches qui sont au-dessus du grand plateau de l’opéra et qui servent à soulever les décors ou les projecteurs. Ce logiciel était en fin de vie et ne répondait pas de façon fiable. Pour éviter ces incidents, nous avons mis en place des mesures compensatoires et nous avons fait venir des experts. Un expert spécialiste des questions techniques pour le théâtre est venu faire un audit en décembre. Il a révélé plus de problèmes qu’initialement, car en plus des cintres il y avait plusieurs défauts dans l’équipement technique du grand plateau, nous avons alors demandé le passage d’un bureau de contrôle agréé qui est arrivé aux mêmes conclusions.
Le directeur général des services était bien sûr au courant de tout cela, ainsi que le DGA en dessous de lui, François Corbier, et que le directeur des affaires culturelles Michel Rotterdam, c’est-à-dire toute la hiérarchie jusqu’à moi. Tout le monde était donc absolument au courant de la situation. L’action du DGS était de lancer le compte à rebours des appels d’offre pour entreprendre les travaux les plus urgents pour modifier le système de gestion des cintres au plus tôt. Et le plus tôt, avec les délais de consultation des marchés publics, nous emmenait à l’automne-hiver 2013. Cela c’était en allant au pas de course. La décision était donc de ne pas faire durer les mesures compensatoires, car elles ne sont pas faites pour durer des années.

En quoi consistaient ces mesures compensatoires ?

A ne pas passer sous les décors qui sont actionnés par ce logiciel, des consignes de précaution pour voir ce qui se passe sur le plateau au moment où l’on s’en sert avec une personne relais, etc.

C’est pourquoi la fermeture s’imposait selon vous, mais encore une fois est-ce que cela n’avait pas comme effet subséquent de pouvoir réaliser des économies ?

Cela c’est l’interprétation de la nouvelle municipalité. La fermeture n’avait pas pour effet de générer des gains car les coûts fixes demeurent, les personnels restent payés, et une partie de la programmation pouvait être décentralisée dans d’autres lieux. Ce qui n’était pas compensée par de nouveaux concerts.

Les chœurs et l’orchestre se sont inquiétés de la situation : n’auraient-ils pas vu leur activité chuter ?

Dans l’attente d’une décision concernant la fermeture ou pas, j’avais préparé, des programmations alternatives pour le chœur qui garantissent le même niveau d’activité et qui n’impacte pas trop l’orchestre. Il y avait une saison hors les murs avec le remplacement d’un opéra qu’on n’aurait pas pu jouer par des concerts complémentaires dans des lieux de Saint-Étienne, par exemple le Zénith ou le centre des congrès, ou du département. Selon ce que le maire, quel qu’il soit, aurait décidé de faire.
Je me souviens qu’à l’opéra de Lyon autour de 1999, époque à laquelle j’y travaillais, pour des problèmes similaires dans le logiciel de pilotage des cintres avaient entraîné l’arrêt immédiat du travail de l’ensemble des équipes techniques à la demande des syndicats. On avait dû remédier en urgence à ce problème technique en changeant le matériel.
Après les élections, la municipalité a demandé une contre-étude technique, persuadée j’imagine que les autres études n’étaient pas fiables. C’est une étude qui a été réalisée par le bureau Veritas, rendue le 28 mai 2014. Cette étude n’a d’ailleurs pas été jointe au dossier de licenciement. Je la connais par d’autres biais, mais elle n’a jamais été révélée. Elle confirme en fait en tout point les deux premières études que nous avions menées.

Vous l’avez eu en main ?

Oui. Elle apporte juste une précision en classant le niveau des risques en fonction de leur gravité. Des risques de niveau 1 à l’opéra dans cette étude il y en a un grand nombre. Au sujet des responsabilités, j’ai des attestations de mes responsables hiérarchiques, du directeur général des services, sur le fait qu’ils ont bien pris la décision à l’époque de lancer une campagne de travaux, estimant qu’il ne fallait pas rester dans cette situation à la vue de l’audit. Il ne s’agit pas d’une décision de Vincent Bergeot seul, j’en serais d’ailleurs bien incapable n’en ayant pas l’expertise, cela s’est fait avec le regard du directeur technique de l’opéra, des experts extérieurs, des services de la Ville, etc.

Ce n’est pas le seul problème évoqué : il est apparu qu’il y avait des dérives sur le plan budgétaire. Pour quelles raisons d’après vous ?

L’opéra a connu des baisses importantes de subvention en 2013. L’État était à 200 000 €, le conseil général avait augmenté sa subvention jusqu’à 500 000 € et la Région était à 50 000 €. Or toutes ces subventions ont été ramenées à zéro pour la Région, zéro pour l’État et 300 000 € pour le Département. Ces baisses de recettes extérieures se sont conjuguées à une augmentation de l’activité du chœur et de l’orchestre, que j’ai voulu pour me conformer à la convention signée entre le Département et la Ville qui prévoyait comme contrepartie d’une augmentation de sa participation une augmentation de l’activité. Qui n’existait pas d’ailleurs sous l’ancien directeur qui m’a précédé. L’augmentation de subvention était là, mais l’augmentation d’activité non. Cela avait amené des tensions avec l’orchestre et les choristes qui réclamaient un retour du financement départemental. Cela je l’ai mis en œuvre.
Parallèlement sur 2013 la masse salariale du chœur et de l’orchestre a augmenté de 300 000 € par rapport à l’année 2012. Vous voyez donc l’effet ciseau d’une baisse des subventions d’un côté et d’une augmentation des dépenses de l’autre.
Il faut ajouter à cela un problème de pilotage budgétaire dans l’opéra qui est apparu en 2013 quand j’ai demandé au responsable de la gestion budgétaire, qui n’était pas en capacité de le faire, de me donner des chiffres fiables. Ils étaient très variables.

Que voulez-vous dire par là ?

C’est-à-dire qu’ils n’étaient pas maîtrisés pleinement dans le prévisionnel budgétaire. Il m’a rendu des états dans l’année qui variaient de façon importante, sans motif particulier, sans modification dans la programmation déjà lancée et connue, sans données nouvelles. J’ai alerté la Ville de Saint-Étienne et proposé une aide extérieure rapide, un consultant est donc venu. Son audit est aujourd’hui mis en avant par ceux qui me licencient, mais c’est moi-même qui l’ai demandé.
Pour que tout le monde comprenne bien la façon dont fonctionne un opéra en régie directe, le seul à avoir une vision globale de toutes les dépenses qui passent au quotidien, tous les bons de commandes et toutes les factures, c’est le directeur administratif et financier. Et ensuite c’est soumis pour signature à l’élu en passant par tous les échelons hiérarchiques de l’administration. Moi, en tant que directeur général, je vise tous les contrats qui ont lien avec l’artistique pour m’assurer que c’est conforme à ce que je souhaite dans la programmation et aux coûts négociés avec les artistes. Et régulièrement le directeur artistique fait le point avec tous les services et me rend tous les états et le rend au directeur administratif et financier. L’opéra n’a pas un compte à part, ce n’est pas un établissement autonome qui a son budget et son autonomie pour gérer son budget. Toutes les dépenses de l’opéra sont intégrées dans celles de la Ville.
Pour en revenir à l’audit il montrait qu’il y avait une insuffisance des disponibilités en fin d’année pour rester sur le même cahier des charges en 2014. Avec des financements publics différents il fallait arrêter un nouveau cahier des charges.

Concrètement cela signifiait de supprimer des spectacles prévus dans la saison ?

Je ne m’en cache pas. J’en parlais déjà les années précédentes. On ne peut pas proposer à la fois cinq opéras par an, autant de danse, autant de théâtre, autant de jeune public. Il fallait faire des choix. Moi je préconisais que cette maison reste d’abord un opéra et un lieu de production et que l’on se concentre sur ce savoir-faire qui fait travailler une centaine d’artistes, chœur et orchestre. Cela voulait dire de baisser la programmation danse, théâtre et la programmation orchestre qui n’était pas du lyrique et certainement devoir faire moins en jeune public, même si c’est une force historique de cette maison. C’est une proposition que j’avais faite à la direction générale des services et que j’ai transmise au nouveau maire une fois qu’il a été élu.

J’imagine que dans la période précédent l’élection vous avez eu des liens avec les différentes équipes en campagne pour évoquer ces questions-là ?

Non pas du tout. Aucun lien. Je n’ai absolument pas travaillé sur ces questions avec aucun candidat.

La nouvelle équipe municipale a donc découvert la situation lors de son entrée en fonction ?

Oui, mais pas la baisse des subventions qui était déjà connue d’avant. Il était visible que cette maison allait devoir changer de cadrage, de feuille de route.

Mais cette baisse de subvention elle vient de la façon dont le jury s’est prononcé d’abord pour Bruno Messina pour devenir directeur de l’Opéra-Théâtre et votre nomination après qu’il a renoncé à prendre ce poste. C’est alors que le préfet de Région, Jean-François Carenco, a suspendu la subvention de la Direction régionale des affaires culturelles…

Cela personne ne peut le dire de façon claire. Jean-François Carenco a réagi lors du départ de Daniel Bizeray, ça oui. Mais après moi je suis un observateur extérieur de tout cela. Ce que je sais, c’est que moi on m’a appelé 15 jours après pour me dire que Bruno Messina avait renoncé à venir et que j’étais nommé comme numéro 2 du jury de recrutement. Moi j’étais en place, j’ai dû assurer l’intérim et m’occuper d’une saison très en retard dans sa programmation, j’ai dû présenter ma saison en sachant qu’un autre directeur avait été retenu et j’ai fait mon travail jusqu’au bout. Ensuite on me confirme ma nomination de directeur et j’ai été le directeur d’une maison qui était dans une période de forte instabilité budgétaire et qui a connu des incidents techniques dus au vieillissement du lieu et du matériel.
Mais les baisses de subvention du conseil général de la Loire je suis incapable de dire leur motif. Le conseil général qui connaît lui aussi des tensions budgétaires importantes, a des choix à faire. Cela a été dit à l’ancien directeur général adjoint dans les échanges entre homologues entre la Ville et le Département. Maintenant est-ce que sans cela, les subventions auraient été maintenues ou auraient tout de même baissé ? Je ne suis pas en mesure de le dire. Ce que l’on sait, c’est que dans le domaine culturel les subventions sont fragiles et qu’elles baissent dès que c’est possible. Il y a parfois des choix qui sont faits par nécessité.
Nous cherchions à réimpliquer l’État et les collectivités qui s’étaient désintéressées de l’Opéra-Théâtre depuis longtemps. A mon avis tous les soubresauts que cette maison a connus ces derniers temps n’ont rien fait pour rassurer les collectivités locales et l’État et les faire revenir. Ce qui s’est passé concernant ma nomination, les changements de directeur et ce coup d’éclat du licenciement de cette direction ne fait rien pour donner aux partenaires publics l’envie d’accompagner cette maison. Je pense que c’est très préjudiciable.

Dans les motifs de votre démission figure « un mode de management inadapté ». Que pouvez-vous en dire ? On a eu le sentiment qu’avec la suspension des cadres de la direction il y a eu une parole qui s’est libérée chez des personnels sous tension.

Dans une maison qui a beaucoup connu de période d’instabilité par le passé, des tensions il y en avait encore. Leur inquiétude par rapport à la saison était légitime et tout le monde peut la comprendre : ils sont intermittents pour les choristes et une partie de l’orchestre. Leur moyen de subsistance c’est l’Opéra-Théâtre. Évidemment qu’ils sont inquiets. Le départ de Jean-Louis Pichon (en 2009, Ndlr), l’arrivée d’un nouveau directeur, qui ne reste pas. Le remplacement est compliqué, et ensuite des subventions publiques qui viennent à baisser. Dans un opéra, comme n’importe où en France aujourd’hui, cette maison est hypersensible. Donc c’est sûr que ce n’est pas ce que j’aurais conseillé au maire, même s’il s’est bien passé de mes conseils pour tout décider sur l’opéra. Je ne lui aurais pas conseillé un traitement aussi médiatique et aussi retentissant. Cette maison a besoin de tout sauf de cela.

Quel est donc aujourd’hui votre état d’esprit ?

Nous avons tous la même position qui est de déposer un recours en annulation de ces décisions devant le tribunal administratif. Cela sera jugé en référé pour certains, et sur le fond dans une année à peu près d’après mon conseil juridique. Je ne doute personnellement pas de l’issue. Tout cela jette la suspicion sur nos qualités professionnelles et sans que nous puissions nous exprimer. Ensuite, après l’annulation, je demanderai une réparation du préjudice que j’ai subi pour mon image professionnelle.

On ne prend tout de même pas la décision de suspendre 9 cadres à la légère. Comment expliquez-vous cette décision ?

Moi ce qui m’étonne c’est que l’on puisse prendre une décision aussi rapidement et aussi brutalement sans rencontrer les personnes qui vont être victimes de cela. Les nouveaux élus nous ont suspendus sans nous avoir rencontrés ni avoir discuté, qu’il s’agisse de l’adjoint à la culture Marc Chassaubéné, de l’élu aux ressources humaines M. Béal, ou du maire. J’avais demandé à rencontrer la nouvelle équipe pour savoir si nous maintenions la saison 2014-15 en l’état ou si nous réduisions la voilure. Avec ces problèmes de sécurité, il y avait des choses à expliquer et nous attendions une décision du maire. Et tout à coup il y a une conférence de presse du maire le 29 avril. Donc j’ai appris ce que le maire avait décidé et ce qu’il avait décidé. Et nous recevons, nous, des arrêtés de suspension.
Après qu’on nous ait interdit de retourner dans nos bureaux. Le premier rendez-vous a eu lieu le 7 mai. Nous avons été convoqués à des rencontres d’une demi heure chacun avec M. Béal et M. Chassaubéné. Autant dire que convoqué ainsi et sans connaître les griefs précis qui nous étaient reprochés, ce rendez-vous n’a pas eu d’autre utilité que de pouvoir leur dire en face à quel point nous étions étonnés et choqués et comment nous contestions tout cela. Après cela ils ont lancé une enquête administrative sans que nous connaissions le détail de cette enquête et son calendrier. Nous attendions donc depuis début mai de savoir quand cela allait se terminer. Il y a eu une proposition de rencontre en juillet alors que j’étais en arrêt maladie pour me refaire une santé à la suite de tout cela. Mais depuis… rien.

Vous voyez dans cette affaire une « revanche de 2008 » ?

Je ne suis pas là dans les couloirs de la mairie et dans le bureau du maire quand il prend ses décisions. Mais tout ce que je peux constater c’est qu’à peine sommes-nous sortis que l’on voit revenir l’ancienne équipe de l’Opéra-Théâtre. On remet les choses en l’état d’avant 2009. On voit le retour d’Éric Blanc de la Naulte qui était l’adjoint de Jean-Louis Pichon, on voit l’ancien directeur de la communication de l’opéra devenir le nouveau directeur de la communication de la Ville et dans l’organigramme les communicants de tous les services de la Ville sont rattachés maintenant à M. Barbé. Et puis à peine étions-nous suspendus que j’étais contacté par des personnes qui s’étonnaient que Jean-Louis Pichon reprenne les questions concernant la saison 2014-15. Nous verrons dans les programmations des saisons suivantes si nous reverrons des productions de Jean-Louis Pichon…

Propos recueillis par Mathieu Ozanam



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