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Loire-Forez - Monique Pinçon-Charlot : « Les puissants aussi sont des militants »

Loire le 25 septembre 2014 - Louis Thubert - Actualités - article lu 1220 fois

Loire-Forez - Monique Pinçon-Charlot : « Les puissants aussi sont des militants »
(D.R.)

Comment avez-vous récolté les données pour écrire La Violence des riches ? C'est un mélange d'enquêtes plus ou moins anciennes.

Comment avez-vous récolté les données pour écrire La Violence des riches ?

C'est un mélange d'enquêtes plus ou moins anciennes. Avec Michel, pour suivre cette violence dans les rapports de classes, il faut suivre des luttes, des dossiers, par exemple dans les Ardennes. Nous sommes devenus amis avec certains là bas, comme par exemple François Dury, le patron de l'entreprise Thomé-Génot. Nous avons aussi mené des enquêtes aux comparutions immédiates, tout en mélangeant une approche ethnographique et qualitative, et une plus statistique et quantitative. Nous avions cette hypothèse d'une guerre des classes, et pour l'étayer nous avons multiplié les points de vue.

Mais en quoi le système que vous décrivez comme injuste diffère-t-il, par exemple, avec le capitalisme du XIXe siècle, où les droits sociaux étaient très réduits, voire inexistants ? (pas de congés payés, travail des enfants...)


D'une part, on est passé à la financiarisation de l'économie. Le capitalisme industriel productif des XIXe et XXe siècles n'avait pas pour seul objet le profit à court terme. Ce système était destructeur de la planète et engendrait des mauvaises conditions de vie pour les ouvriers, mais il y avait aussi une élévation à long terme de leur niveau de vie. Là, le système spéculatif et financiarisé est à l'échelle de la planète. Les entreprises sont des marchandises qui se vendent et qui se rachètent. Et ce qui différencie la gravité de la situation, c'est le réchauffement climatique, que nous vivons actuellement. La planète est en état de finitude, et ce sont les plus pauvres qui en feront les frais.

Dans votre livre, on a l'impression que vous reprochez au Parti socialiste leur politique. Vous avez été surprise par le tournant plus libéral affiché par le gouvernement à la fin de l'été ?

Non, car ce tournant est plus ancien. Comme expliqué dans La Violence des Riches, il remonte au livre La gauche bouge paru, en 1984-1985, et dont l'un des auteurs fut François Hollande. C'est affreux de dire ça, mais en tant que sociologue on ne peut pas s'empêcher d'être heureux en entendant les déclarations de Manuel Valls au Medef : cela veut dire qu'on ne s'est pas trompé dans notre analyse. Michel et moi essayons de faire la sociologie la plus objective possible et compte tenu de cette analyse, nous n'en voulons pas au PS.

Vous ne cachez pas votre parti pris pour la gauche radicale (2). Vous n'avez pas peur que cela nuise à votre travail sociologique et scientifique ?


Une bonne sociologie, basée sur un travail scientifique fait d'enquêtes statistiques et de rencontre s'inscrit dans un contexte social, et ne peut pas accepter le système tel qu'il est. Comment décrire ce système à froid, avec des gens qui sont détruits, qui sont considérés comme des déchets, comme l'a souligné le pape François ? Bien entendu que nous sommes des sociologues engagés ! La société est tellement violente... Et puis, nous ne sommes pas les seuls à être engagés. Les puissants aussi sont mobilisés, pour mettre à bas les 35 heures, la Sécurité sociale... Ils veulent que les gens soient de la chair à spéculation, ce sont eux les militants ! On parle de populistes, mais les « bourgeoisistes » propriétaires des médias, c'est à eux qu'il faut renvoyer cette image d'un engagement dans une guerre de classe qui veulent gagner. C'est Warren Buffett, le milliardaire américain, qui a parlé lui même de cette « guerre de classe ».

Propos recueillis par Louis Thubert


(1)
Michel Pinçon est sociologue lui aussi, directeur de recherche au CNRS. Originaire des Ardennes, il y revient régulièrement, notamment pour les enquêtes de La Violence des riches. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont écrit de nombreuses enquêtes et essais sociologique : Les Ghettos du Gotha, Le président des riches et Sociologie de la bourgeoisie.

(2)
En 2011, les deux sociologues ont affiché publiquement leur soutien à Jean-Luc Mélenchon et au Front de Gauche.


Une chronique cinglante, nourrie d'un travail de longue haleine

Paru aux éditions Zones en 2013, et republié par La Découverte en format Poche, La Violence des riches, Chronique d'une immense casse sociale, reste d'actualité. Surtout, cet essai engagé ne laissera personne indifférent. En utilisant des portraits issus de leurs travaux précédents, mais aussi des études plus récentes et de nombreuses statistiques, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot peignent un tableau cru des impacts du capitalisme financier, particulièrement en France. Des Ardennes à la Bretagne, en passant par Paris, ils montrent l'étendue des dégâts d'une économie déconnectée de la production réelle de richesse.
Les auteurs assument un parti pris critique face aux dominants, et ne s'en cache pas. De nombreux encadrés ont été auparavant publiés dans L'Humanité. Toutefois, nos deux sociologues de combat n'oublient pas d'appuyer leurs arguments sur des faits, comme l'augmentation des dividendes dans la part des bénéfices distribués, passée en trente ans de 3 à 12 %. Ces données indiscutables renforcent le propos du livre et son côté implacable.
Mais, à côté des grands bourgeois, épinglés pour leur dédain du social dès qu'il s'agit de gagner de l'argent, les politiques en prennent pour leur grade. Tout particulièrement le Parti Socialiste, accusé d'avoir capitulé, depuis longtemps face aux puissances de l'argent, sans le dire ouvertement à ses électeurs. La Violence des riches n'a pas vocation à faire consensus mais à susciter un débat, fut-il vif. Le point de vue de Michel Pinçon et de Monique Pinçon-Charlot sur la domination, les inégalités et la répartition des richesses, s'il est tranché, n'en est pas moins supporté par des chiffres et des statistiques. Qui renforcent la puissance de leurs arguments.



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