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Football : « Etre ultra, c'est être plus que supporter »

Loire le 20 février 2014 - Xavier Alix - Sports - article lu 2811 fois

Football : « Etre ultra, c'est être plus que supporter »

Bérangère Ginhoux a soutenu une thèse en sociologie en octobre 2013, intitulée « Les Ultras. Sociologie de l'affrontement sportif et urbain », à l'université Jean-Monnet de Saint-Etienne. Elle nous explique qui sont les ultras.

Comment en êtes-vous venue à réaliser cette thèse sur les ultras ?

Je suis passionnée de foot, je le pratique. J’ai été très jeune à Geoffroy-Guichard. Plus grande, dans les kops. Voir ce type avec un mégaphone dos au jeu, cet investissement, ça m’a captivée ! Je suis abonnée au kop sud et j’ai été sympathisante des Green Angels. J’ai évidemment lu Génération supporter de Philippe Broussard (1990, référence sur le sujet).

Lancée dans des études de sociologie, je rêvais qu’un prof m’accorde de travailler sur ce sujet. Ce fut le cas. Ma thèse lancée en 2007 au sein du centre Max-Weber (université Lyon-Saint-Etienne) - Les Ultras. Sociologie de l’affrontement sportif et urbain - n’est pas une première mais a ses spécificités. Elle fait suite à mes mémoires d’étude. C’est un travail d’observatrice, ne jugeant ni les ultras, ni les décisions judiciaires à leur encontre. Et si Saint-Etienne est son terrain principal, l’objet, ce sont les ultras en général. J’ai beaucoup échangé avec d’autres groupes et aussi les services de sécurité stéphanois, lyonnais, parisiens et même suisses afin d’étudier « l’autre côté ». Chez ces derniers, les spécialisés ultras sont de plus en plus présents…

Etre un ultra, c’est quoi ?

C’est un déviant : vis-à-vis des normes, de son comportement agité par rapport aux spectateurs et autres supporters non ultras : il est debout, chante, sort des fumigènes… Le vrai investi fait de grands sacrifices  - vies familiale, sentimentale, études, travail - afin d’animer son stade, organiser les déplacements. Même si à Sainté, il n’est pas le seul à se déplacer et le sait, les ultras se considèrent comme les plus fidèles et se doivent de soutenir l’équipe 90 min quoi qu’il se passe. Chaque groupe a sa particularité mais c’est un monde commun, sur ses codes, sa culture. En fait, être ultra, ce n’est être plus que supporter. Un phénomène à appréhender au-delà du match et même du foot. C’est sans doute le plus de cette thèse : analyser un monde social qui s’autonomise vis-à-vis du foot et des directions de club.

D’où vient le phénomène ? On le dit d’origine italienne ?

Oui, comme l’illustre son vocabulaire : « ultra » donc mais aussi « tifos » et « capo » (animations ; chef, Ndlr). On peut faire remonter sa naissance aux stades italiens des années 60 et le contexte politique alors agité du pays. Il est importé en France dans les années 80 : à Marseille en 1984 puis à Nice, Paris et Saint-Etienne qui connaît une première expérience avec les Fighters en 1988 avant les Magic Fans (MF) en 1991 et les Green Angels (GA) en 1992. Il faut différencier ultras et hooligans. Les seconds, de tradition anglaise, sont des bandes informelles avec des pubs pour QG. Ils se battent plus souvent et leurs chants au stade sont spontanés. Même agités, les ultras sont beaucoup plus organisés, hiérarchisés, dans leur statut, actions, animations. Quasi du militantisme. Des associations avec un vrai local. A Geoffroy-Guichard, l’ambiance autrefois spontanée dépend d’eux.

Beaucoup dénoncent un caractère sectaire, une violence inhérente…

Un côté sectaire, oui, mais comme dans tout militantisme : religieux, associatif... On peut y faire « carrière », il y a une hiérarchie : responsable local, secrétaire, trésorier, président. La fonction de « méga » (parler dans le mégaphone dos au but) aussi. Prestigieuse mais que tout le monde ne peut pas assurer, réclamant un sacrifice et ne se confondant pas forcément avec celle de leader. Le bureau consulte, discute mais a le dernier mot. Quant à la violence, c’est une part d’eux oui, mais dans le cadre d’une rivalité entre ultras, en plus des animations. Ce qui n’est pas compris, c’est qu’il s’agit d’affrontements seulement entre eux, dans leur monde. Courir après un supporter non ultra n’a aucun intérêt, voire est déshonorant.

Quel est le profil des ultras stéphanois ?

De jeunes hommes, entre 15 et 30 ans issus de toutes les classes sociales même si les moyennes dominent. La plupart sont alors lycéens, étudiants, travailleurs précaires, intérimaires ou chômeurs. La « carrière » type s’arrête entre 25-30 ans quand viennent un emploi stable, une copine, un enfant. Ce qui n’empêche pas de rester au stade, en devenant membre « périphérique ». Une spécificité stéphanoise : des membres actifs de 40 ans. Et l’avis des anciens compte beaucoup ici. Les MF ont un fonctionnement plus rigide que les GA qui, eux, ne se considèrent plus responsables des actes des membres depuis leur auto-dissolution. D’où l’absence de fumigènes en Nord où des consignes sont imposées.

Combien sont-ils à Saint-Etienne ?

Qui est ultra ? Celui qui s’abonne par leur biais ? (Le club propose des abonnements avantageux via les groupes de supporters, donnant parfois une adhésion de facto, Ndlr). Ce mode de « recrutement » a varié dans le temps, les MF ont préféré à un moment donné accorder la carte de membre à part. J’ai des évaluations sur 2010/2011 : le nombre d’abonnés au stade était de 2 000 via les MF, 1 500 via les GA. Les « sympathisants » (cartés ou pas) 1 600 chez les MF et 1 200 chez les GA. Le nombre d’encartés : 300 pour les premiers, 150 pour les seconds. Le « noyau dur » variait, lui, respectivement de 80 à 100 et de 50 à 80.

Avec les derniers événements, est-ce la fin des ultras à Saint-Etienne et en France ?

Après PSG/Caen en 1993, il y a eu la loi Alliot-Marie. Puis la bâche sur les Ch’ti, la mort d’un supporter parisien, les affrontements avec les Marseillais ont précipité les choses avec une médiatisation à outrance, faisant du Parc des princes le moule « consommateurs sages » voulu par les propriétaires du PSG. Les interdictions de stade sont de plus en plus fréquentes et la perspective Euro 2016 aidant, on essaie de les effacer. Avec les événements à Nice, des Stéphanois se sont tirés une balle dans le pied. La judiciarisation, la désolidarisation des autres supporters, notamment à Sainté, attaquent le moral, la motivation d’en être. C’est clairement une période de déclin.

Propos recueillis par Xavier Alix



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