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Des commerces qui survivent aux siècles « A la clinique des poupées ! »

Rhône le 12 août 2015 - Eric Séveyrat - Société - article lu 1241 fois

Des commerces qui survivent aux siècles « A la clinique des poupées ! »
Photos Eric Séveyrat - A la clinique des poupées vend et répare des poupées depuis 1860

Lyon.« A la Clinique des Poupées », commerce et artisanat vieux de 165 ans, n'est pas une boutique comme les autres. C'est une affaire de famille dans tous les sens du terme. Chaque poupée a son histoire affective forte, la boutique elle-même a une histoire familiale. Visite.

Passer la porte du 2 rue Chavanne, Lyon Ier, c’est traverser un sas vers l’espace-temps et se voir propulsé un siècle en arrière, dans une ambiance étonnante, comme si rien n’avait bougé, il suffit de porter le regard sur les poupées, anciennes et moins anciennes, de voir les meubles de rangement, les murs et jusqu’aux vitrages… Le lieu-même est un petit musée à soi-seul. On imagine les poupées dans leurs étagères, la nuit, conversant entre elles, comme dans un conte fantastique à la Ibsen. A la clinique des poupées, est un espace de vente et de réparation de poupées et poupons de toutes origines et de toutes époques. C’est un petit bijou de patrimoine lyonnais au cœur du quartier Unesco, qui pourrait être classé patrimoine immatériel par le savoir-faire qui est dispensé là.

Corinne De Lorenzo (debout) et son mari Pascal reçoivent une cliente pour une réparation

De la poupée de collection à 8 000 €, à la poupée made in China, acquise à 2 € sur vide-grenier en passant par le fameux poupon Petitcolin ou SNF (Société Nobel Française) de celluloïd, chaque objet a son histoire : « Pour celle-ci, c’est une dame dont la poupée de son enfance a partiellement brûlé dans un incendie, ses cheveux avait fondu, explique Mme De Lorenzo. Sans valeur autre qu’affective, la poupée a été entièrement refaite par Corinne de Lorenzo, ce qui lui a valu un courrier de remerciement très émouvant qu’elle a collé dans son livre d‘or.

Ou encore, c’est une dame de Paris  qui voulait faire réparer la poupée de sa mère, qui avait été brisée accidentellement par une petite nièce. Corinne de Lorenzo a réalisé ce qu’elle  nomme une « Restauration illusionniste » : bien  nommée, car on ne voit rien, aucun stigmate, aucune cicatrice, la poupée a retrouvé son état initial : « La cliente m’a envoyé la poupée, explique Mme De Lorenzo, elle était inquiète, vous êtes sûre qu’elle sera comme avant ? m’a-t-elle demandé. Quand elle fut finie. Je suis allée personnellement à Paris apporter la poupée à sa propriétaire. Je ne l’aurais jamais envoyée par la Poste, explique Mme de Lorenzo, la dame pleurait quand elle a vu le résultat... »

Un bimbelotier

Ce sont des réparations sur des poupées et poupons de valeur qui peuvent varier  de quelques dizaines, à plusieurs centaines, voire milliers d’euros, pour de gros devis sur des poupées chères : « Une poupée ou un poupon  brisés, ce sont plus de deux semaines de travail, et 50 à 100 heures de travail, explique Corinne De Lorenzo. » A la clinique des poupées exécute de temps en temps des travaux de restauration en sous-traitance pour la célèbre marque Corolle. Il faut recoller, boucher les fissures, remettre en couleur. Lorsque sur des poupées sont plus récentes, il  y a un mécanisme à réparer c’est Pascal, son mari, qui officie : « Lorsque l’électronique n’est pas trop récente, car aujourd’hui on ne peut plus intervenir… la plupart des poupées ne se réparent quasiment plus. »

Corinne De Lorenzo, ancienne gestionnaire d’immobilier, a repris la boutique à l’ancienne propriétaire Mme Landry en 2007, sur un coup de cœur : « Un jour j’ai apporté une poupée à réparer, dit-elle, et j’ai eu le coup de foudre pour cette boutique. Il se trouvait que l’ancienne propriétaire du fonds cherchait à céder (les murs appartiennent aux Hospices civils de Lyon). » Corinne de Lorenzo s’est formée en 2008 à la réparation de poupée chez un maître faïencier dans le midi. Elle s’est investie à 120 % dans cette boutique.

Avec son mari, ils ont travaillé dur pour tout rénover, ils ont conservé les lieux dans leur jus mais ils ont administré un sérieux lifting à l’ensemble, poncé les boiseries, repeint des encadrements etc. mais l’essentiel est intact. La boutique « A la clinique des poupées » elle-même, existe depuis …1860. Le couple De Lorenzo a retrouvé des baux datant de cette époque dans les archives des hospices civils de Lyon. Mieux encore : «  J’ai retrouvé par hasard, lors d’une brocante à Messimy, raconte la gérante, une vieille carte postale représentant le 2 rue Chabanne en 1850, c’était une boutique d’ombrelles et de parapluies, la Maison Robinson. La façade était deux fois plus large et englobait notre voisin qui est aujourd’hui un salon de coiffure… »

En 1860 un bimbelotier, comme il en existait à l’époque aurait occupé la boutique, qui devint vite A la clinique des poupées, probablement la maison Berthet-Long. Avant Mme Landry qui tint cette boutique  de 1988 à 2007, il y eut Mme Longefaix, de 1957à 1988, et encore avant, sa propre mère, Mme Descotes. Mme Ponsonnet, elle, fit tourner cette boutique des années 1918 jusqu’en 1937.

70% de réparations

Autre fait extraordinaire, Mme Lorenzo reçut en avril dernier coup de fil de descendantes de Mme Ponsonnet, dont une qui vit aujourd’hui en Ecosse. Les deux petites filles de Mme Ponsonnet sont venues voir la boutique et ses occupants actuels en leur apportant un cadeau : une photo ancienne de leur Mme Ponsonnet et de sa fille devant la boutique vers 1920 : « C’est très émouvant, nous avons passé un après-midi ensemble. Ces personnes voulaient retracer leur histoire… »

Derrière la dimension patrimoniale, affective et culturelle évidente, se pointe la réalité économique : « C’est une traversée du désert depuis le début 2015, confie Mme De Lorenzo nous tirons les ressources à 70 % des réparations et 30 % des ventes de jouets neufs européens, la partie vente s’est effondrée, avec la concurrence multiple d’Internet, des grandes surfaces et l’effet de la crise…»
Lyon a cette immense chance de conserver de nombreux commerces et artisans anciens dans son centre historique : « Ce serait bien de monter une association, car nous sommes isolés, conclut Corinne De Lorenzo, ensemble on pourrait peser vis-à-vis des pouvoirs publics et des instances qui gèrent le tourisme. » L’appel est lancé. Après tout il y a bien des associations de bouchons lyonnais, pourquoi pas de boutiques anciennes ?

Eric Séveyrat

 

 


 



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