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[Débat] Festivals : pourquoi ils doivent se réinventer

le 01 juillet 2014 - Marine Graille - Musique - article lu 89 fois

[Débat] Festivals : pourquoi ils doivent se réinventer
Angel Sanhueza - Le débat a été organisé à la mi-juin 2014

L'été se profile et les dates festivals fleurissent depuis déjà plusieurs mois. Dans la région, plus de 70 festivals auront lieu cet été. Bon nombre d'entre eux doivent se résigner à abandonner. Subventions à la baisse, des inégalités entre les genres et bien sûr cette crise du statut des intermittents… Autant d'éléments qui obligent les organisateurs à réinventer d'autres formes de festivals.

Afin d’aborder la question des difficultés que rencontrent les festivals culturels, la rédaction de L’Essor a organisé à Lyon, un débat avec des acteurs régionaux. Autour de la table :  Anna Alexandre, directrice artistique du festival DesArts/DesCinés dans la Loire ; Isabelle Chardonier, directrice de la culture à la Région Rhône-Alpes ; Lauriane Gallet, chargée de mission du Collectif des festivals de musique en Rhône-Alpes et du réseau régional Tagada Tsoin Tsoin ; Stéphane Kochoyan, directeur de Jazz à Vienne ; et Bernard Servanin, vice-président chargé de la culture de la communauté de communes des Vallons du Lyonnais, et responsable du festival Inter’Val d’automne dans le Rhône. Le témoignage de Bernard Albaynac, directeur artistique de la Bâtie d’Urfé dans la Loire, a été recueilis ultérieurement.

Il y a quelques années encore, un festival était souvent lié à une période courte et associé à un territoire spécifique. Aujourd’hui, cette forme est en train de s’élargir dans le temps et dans l’espace. « Inter’Val est exactement dans cette logique-là. A l’origine, il y a 12 ans, la programmation s’étendait sur une semaine aujourd’hui c’est presque trois mois de musique et on se déplace également sur le territoire », explique Bernard Servanin. Un constat que partage Stéphane Kochoyan. « Jazz à Vienne, c’est une ambiance, un état d’esprit, une marque. Une marque que l’on déplace avec des gens qui partagent nos idéaux, nos envies à l’instar du Rhino Jazz dans la Loire ou l’Auditorium de loin. Le but est de répandre le jazz sur le territoire mais aussi répandre notre marque. L’autre but également, c’est d’aller à la rencontre de notre public. » L’Estival de la Bâtie d’Urfé est allé même plus loin puisqu’à l’origine il s’agissait de deux festivals distincts (« L’été musical Loire Forez » et « Les nuits de la Bâtie ») qui se sont réunis en juillet 2011. Un grand nombre de spectacles se déroulent au sein même de la Bâtie d’Urfé (les Castellades), et pour le reste des représentations, le public est invité à des « escapades » à travers le département pour assister à des concerts et découvrir le territoire. « Afin d'optimiser le "budget festival" et sur proposition de la direction de la Culture, naît "l'Estival de la Bâtie" ; il ne durera plus qu'un mois et la subvention d'équilibre votée par le conseil général de la Loire passe de 1 M€ à 650 000 €. Depuis la subvention est restée identique », confie B. Albeynac.

De nombreuses demandes de subvention, peu d'élus

La question des subventions est en effet essentielle pour les festivals, en particulier pour les plus petits. Une grande partie des aides financières provient des collectivités même si la culture n’est une compétence obligatoire pour aucune d’entre elles. « On reçoit chaque année à la direction de la Culture environ 450 demandes de subventions pour les festivals et on en aide environ 180. Il y a 20  ans, une quarantaine bénéficiait d’une aide », précise Isabelle Chardonier. Il existe différentes modalités pour pouvoir bénéficier de subvention de la part de la Région : avoir réalisé une première édition, la création artistique, la spécificité artistique, le travail avec le public, que les conditions juridiques administratives et sociales soient remplies mais aussi que le professionnel soit inscrit dans des réseaux régionaux, nationaux voire internationaux. « Une manifestation qui serait sur le territoire repliée sur elle-même et qui ne se préoccuperait pas de ce qui ce passe autour d’elle a très peu de chance d’être aidée par la Région », insiste Isabelle Chardonier.
Par ailleurs, aucun quota d’artistes émergents n’est imposé par la collectivité même si les festivals qui ne proposent que des têtes d’affiches ont très peu de chances d’obtenir des aides financières. Certains festivals de musiques reprochent néanmoins aux collectivités publiques une certaine forme d’inégalité de traitement entre les manifestations notamment dans le domaine du lyrique ». « En musique classique, les festivals sont subventionnés pour mettre en scène Mozart et cela est considéré comme de la création. En jazz, par contre la création c’est l’orchestre national de jazz ou encore certaines partitions qui sont écrites et qui sont en décalage avec l’essence même de cette musique. C’est là qu’il y a un vrai déphasage sur l’aide à la création », reproche Stéphane Kochoyan. Jazz à Vienne ne dépend finalement que très peu de l’aide publique avec un autofinancement d’environ 83 % et dont le budget total avoisine cette année les 5,2 M€.
Les festivals associatifs semblent, eux, par ailleurs être plus enclin à des difficultés financières, d’après ce que constate Lauriane Gallet,  chargée de mission du Collectif des festivals de musique en Rhône-Alpes (Raf) et du réseau régional Tagada Tsoin Tsoin. « Globalement, les festivals membres du Raf sont sur des systèmes économiques très fragiles. On est sur des taux d’autofinancement qui vont de 1 à 95 % donc c’est très disparate. Beaucoup comptent effectivement sur les subventions publiques mais aussi sur des soutiens privés. La plupart des membres du Raf se posent finalement la question de la pérennisation de leur événement et sur le format de ces derniers. La création du collectif émane des besoins et des attentes des acteurs. Le but est par exemple de mettre en place des actions de mutualisation ou des outils de communication à destination des boites de production…» Le collectif, dont le poids économique tourne autour de 6 M€, réunit 24 membres associatifs (à l’exception du festival « Attention les feuilles » à Annecy) liés autour de la musique actuelle, du développement durable.

Ne pas dépendre uniquement des subventions

Le festival ligérien Des arts et des cinés, qui mêle à la fois la danse et le cinéma, tient à ne pas être totalement dépendant des financements publics. Son directeur artistique Anna Alexandre précise que « quand l’association Stela a fondé le festival, nous souhaitions être sur ce mode "50/50". Nous avons donc 50 % d’appui public. Pour le reste nous sommes à 25 % de fonds privés et 25 % de fonds propres (qui proviennent de notre action de conseil de nos équipes). Ces derniers sont réinvestis dans le festival dont le budget est de l’ordre de  55 000 € ».
Les festivals ne sont donc pas tous logés à la même enseigne. Puisque si beaucoup n’arrivent pas à joindre les deux bouts du fait, souvent, d’une baisse importante des subventions publiques, d’autres sont directement portés par les collectivités à l’exemple du festival de la Bâtie d’Urfé. « L’événement est intégralement financé et organisé par le conseil général de la Loire. J'ai, dans le cahier des charges, à respecter une façon de faire en fonction de sa politique culturelle, développe Bernard Albeynac. La subvention d'équilibre du festival a toujours été reconduite à l'identique. D'autre part il ne bénéficie d'aucune autre aide de collectivités (Villes, Région ou Etat).  Pour 2015, il devrait en être de même mais ce n'est pas pour autant que nous n'avons pas réfléchi à cette problématique. Les solutions sont à la fois multiples et difficiles à mettre en œuvre. Il y a bien sûr l'éventualité d'obtenir du mécénat ! Et puis, après avoir beaucoup travaillé avec les artistes et les techniciens pour trouver des économie d'échelle, il ne restera plus qu'à écourter la longueur du festival ou aller vers plus de petites formes, etc. Espérons ne pas en arriver là ».
Pour ne pas être trop dépendant des subventions publiques, certaines structures doivent repenser leur système économique. Jazz à Vienne, par exemple a créé il y a une dizaine d’années son club des entreprises qui regroupe 25 sociétés privées et institutions du Pays viennois souhaitant renforcer leur implantation dans l’économie locale en entrant dans un réseau d’entreprises partenaires du festival. Ces entrepreneurs, qui adhèrent pour 4 350 € (HT) au Club, invitent leurs clients à assister à des spectacles et des cocktails. « C’est extrêmement valorisant pour Jazz à Vienne et pour les personnes qui sont invitées », observe S. Kochoyan. D’autres entreprises venues de la France entière ont accès à l’espace Les « Jardins du Jazz » dans lesquels ils invitent également leurs clients avec un accès réservé. En 2013, plus d’une centaine d’entreprises avaient choisi cette prestation pour leurs 4 000 invités. 
Le directeur du festival tenait par ailleurs à rappeler l’importance de l’industrie de la culture en France. « Le ministère a réalisé récemment une étude pour évaluer les retombées de la culture en France. Selon les chiffres, la culture (57,8 Md€ en 2011) représenterait 7 fois l’industrie de l’automobile (8,6 Md€ en 2011). Pourtant l’on en entend davantage parler des baisses d’immatriculation que des problèmes que rencontrent la culture hormis pour l’Hadopi1. Notre industrie n’est, je crois, pas à sa place. » Le fait que l’influence de la culture, qui représente 670 000 emplois en France, ne soit pas pris à sa juste valeur pourrait peut-être donner un début d’explication liée à l’association de culture avec le divertissement et la distraction.
Un phénomène que connaît bien Bernard Servanin, vice-président des Vallons du Lyonnais, et responsable du festival Inter’Val d’automne et dont le budget avoisine les 150 000 €. « J’observe effectivement, par l’intermédiaire de mon statut d’élu, qu’il est beaucoup plus facile de voter des dossiers de voierie ou de petite enfance que de culture. Quand on parle "tourisme", les élus l’associent davantage à une activité économique plutôt que la valorisation des paysages par exemple. Autour d’une table de collectivité, ce n’est pas toujours évident de défendre la culture. » « On se saisit des récentes études sur les questions de retombées économiques de la culture, comme si cela était enfin la justification des politiques culturelles, des budgets culturels des pouvoirs publics etc. La culture, c’est d’abord de l’éducation, de la citoyenneté, du lien social, », estime Isabelle Chardonier. Evidemment c’est aussi de l’économie et du tourisme. Quand on me dit que "la culture a un coût", je réponds : "Essayez l’ignorance". Par ailleurs, au-delà des retombées économiques, la culture c’est aussi de l’attractivité pour le territoire. Ce sont des choses qu’il faut rappeler sans cesse ». Un travail que s’efforce d’accomplir certains festivals comme DesArts/DesCinés, qui mise sur des actions ponctuelles organisées tout au long de l’année. « Il faut créer un lien pérenne sur le territoire. Les personnes sont préparées à voir le temps fort arriver jusqu’au jour J. La volonté n’est pas vraiment d’étendre la programmation. Aujourd’hui on a conscience que pour développer un public et le fidéliser, il faut être en dialogue régulier avec eux. Si on ne fait pas, on est alors dans de la consommation pure », soutient Anna Alexandre.
La question des intermittents est également centrale pour l’organisation d’un festival. Ces dernières semaines, une partie de la profession s’est mobilisée contre l’accord signé le 22 mars 2014 par les syndicats et le patronat sur la nouvelle convention de l’assurance chômage. « Il faut arrêter de dire et de laisser dire que ce régime est privilégié alors que nous, nous payons deux fois plus de charges patronales que dans le régime général. Au moment où l’on parle de travailler le dimanche, nous cela nous fait bien sourire parce que ça travaille le 1er-Mai, le 14-Juillet jusqu’à pas d’heures ! »

Marine Graille

1 Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet investie par la loi de plusieurs missions relatives à la protection sur Internet des intérêts des titulaires de droits d'œuvres protégées au titre de la propriété intellectuelle

 

 

​Un monde en mutation

« Les festivals sont-ils une cible privilégiée des cures d’austérité budgétaires autant qu’on le dit ? » La question est posée par les différents auteurs qui ont participé à l’étude internationale Festudy présentée en novembre 2013 lors d’un colloque réunissant des professionnels du secteur à Lille. Près de 400 festivals de musique ont été intégrés dans cette enquête.
En France l’Etat a réduit son soutien dans les années 2000 à mesure que l’offre festivalière s’est intensifiée. Le nombre de festivals soutenu est passé de 376 à 202, tandis que le budget total passait de 19 à 17 M€. Cependant les collectivités locales ont souvent pris le relais. L’Etat souhaite que la dimension territoriale et sociale de l’action artistique soit mise en avant, avec « un travail d’irrigation du territoire ou de sensibilisation des nouveaux publics ». D’après les auteurs de Festudy « la crise sert parfois de prétexte à certaines baisses de subvention ». L’Etat conserve néanmoins en matière culturelle une « légitimité centrale » dont bénéficie les événements peut-être moins directement accessibles au grand public et/ou moins diffusés à la télévision. Parmi les festivals, ceux de classique et de jazz reçoivent 66 % de subventions, 38 % vont à ceux de World et musiques traditionnelles, le rock et la pop se contentent des 24 % restant.

Festivals de musique(s), un monde en mutation, sous la direction d’Emmanuel Négrier, Michel Guérin, Lluis Bonet, Ed. Michel de Maule, 26 €.



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