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Débat de l’’Essor/Apiculture : vers un développement durable ?

Isère le 23 janvier 2014 - Caroline Thermoz-Liaudy - Actualités - article lu 1160 fois

Débat de l’’Essor/Apiculture : vers un développement durable ?
Christian Nucci, vice-président du conseil général chargé de l'agriculture ; Jean-Claude Darlet, président de la chambre d'agriculture de l'Isère ; Bernard Verneyre, vice-président du syndicat apicole dauphinois (SAD) ; Nicolas Guintini, vice-président de l'association pour le développement de l'apiculture en Rhône-Alpes (ADARA)

Malgré les nombreuses études et le cri d’alarme des communautés scientifiques, ce pollinisateur naturel risque de disparaître sans une véritable prise de conscience tant au niveau politique qu’économique.

Un sujet abordé lors du premier débat de l’année organisé par l’Essor, lundi dernier au sein du club de la presse de l’Isère.

Focus réalisé par Caroline Thermoz-Liaudy, Laurent Marchandiau, Eric Séveyrat.


Indicateurs privilégiés pour mesurer l’impact des activités humaines sur l’environnement, les abeilles sont depuis plusieurs années en déclin dans le monde. Aujourd’hui, un tiers de notre nourriture dépend de ce pollinisateur agricole. Particulièrement présentes en Rhône-Alpes, elles font l’objet de toutes les attentions notamment en Isère qui a initié en 2007 une action pilote.  Rhône-Alpes est l’une des trois grandes régions apicoles de France (2è après PACA), elle compte environ 280 professionnels de l’apiculture (plus de 7000 amateurs). Ce n’est pas un hasard, si le conseil général de l’Isère (2400 apiculteurs en Isère), sur une idée de son directeur de la communication et apiculteur amateur, Érik Burdet, a initié en 2007 un contrat « apiculture durable » visant à protéger sur le long terme l’abeille tout en soutenant, à travers un partenariat actif, les acteurs du monde apicole et agricole. De nombreux échanges qui ont conduit l’année suivante, à mettre en place un rucher observatoire sur quatre ans en collaboration avec l’ADARA (l’association pour le développement de l’apiculture en Rhône-Alpes), la chambre d’agriculture de l’Isère ainsi que la participation des différentes structures apicoles et agricoles du département. Une première en France : « Outre la mise en place de quatre ruchers observatoires afin de connaître précisément le comportement des colonies et sur l’exposition des abeilles à différents polluants, nous avons travaillé sur trois autres axes allant de la sensibilisation des populations envers ce pollinisateur jusqu’à l’installation d’un rucher sur le toit du conseil général », explique Christian Nucci, vice-président du conseil général de l’Isère chargé de l'agriculture. En tout, 500 000 € dont 60 % destinés aux analyses ont été consacrés à la mise en œuvre de ce contrat entre 2007 et 2011 : « Sans abeille, nous serions confrontés à un important problème pour la pollinisation des plantes. L’intervention de l’abeille est différente selon le type d’agriculture.
Cette initiative a permis de mieux comprendre son mode de vie et d’adapter nos pratiques en fonction. Sans cet échange entre agriculteurs et apiculteurs, cela n’aurait pas été possible », confie Jean-Claude Darlet, président de la chambre d’agriculture de l’Isère.

Paradoxe

Pour Nicolas Guintini, vice-président de l’association pour le développement de l’apiculture en Rhône-Alpes (ADARA) et apiculteur à Semons (Isère) : « Ce contrat est un début, mais ne répond pas au problème du déclin des abeilles en France comme dans le Monde. Il est nécessaire que cette initiative débouche au niveau national sur des engagements. » Dépendant étroitement des agriculteurs, les apiculteurs ont vu leur production divisée par 2,5 en 15 ans. Paradoxalement, alors que la production de miel en France représente 14800 t par an, la demande s’élève à 40 000 t. « Nous avons atteint le fond ! Il y a insuffisance entre l’offre et la demande », précise Bernard Verneyre, vice-président du syndicat apicole dauphinois (SAD). Une situation qui s’explique par l’érosion de la filière qui se concentrant principalement sur les circuits courts.  Et, par ailleurs, les habitudes de consommation « dictée » par l’industrie conduisant à l’utilisation massive de produits délétères pour les pollinisateurs et nocifs pour les consommateurs : « Aujourd’hui, nous produisons ce que demande le consommateur. Or, il veut des fruits et des légumes parfaits. Si une pomme n’est pas bien lisse et ronde, il ne va pas l’acheter. La proportion de consommateurs qui devient plus regardant sur ce qu’il consomme est marginale, s’établissant à 10 % en France actuellement », indique Jean-Claude Darlet. « Faux ! », s’exclame Nicolas Guintini : « C’est l’industrie agroalimentaire qui impose des standards, le consommateur n’a pas le choix. Dans le miel, nous retrouvons tout un tas de produits chimiques que l’on ne devrait pas rencontrer. Nous avons une liste édifiante produite par l’observatoire des ruchers qui montre le taux incroyable de produits nocifs retrouvés dans le miel. » La question sur l’usage des pesticides et fongicides nuisibles pour l’abeille n’a jamais été autant d’actualité. « En Isère, on dénombre 20 000 ruchers. C’est l’un des départements les plus importants en termes de population d’abeilles, mais aussi l’un des plus diversifiés au niveau agricole. Or, les zones les plus productives en miel sont aussi celles qui concentrent le plus de diversité d’agricultures »,  affirme Nicolas Guintini. Des milieux à risques pour ces butineurs du fait de l’usage de différents produits chimiques pour le traitement des récoltes.

Vers une prise de conscience ?

Afin de préserver l’abeille, des choix politiques comme économiques sont de mises. « Il existe de nombreux produits fongicides dont l’aptitude de cohabitation avec l’abeille n’a pas été réalisée. Par exemple, les fongicides à base de triazoles sont nocifs pour ces butineurs, ils agissent sur le développement des larves et intoxiquent les abeilles sans les tuer ce qui fait qu’ils pénètrent dans la ruche et contaminent indirectement la production de miel. Certains pays dont la France, afin de lutter contre l’érosion des abeilles, travaillent à l’élaboration de plantes « autofécondes », ce qui à terme, conduirait à la disparition de nombreuses plantes sauvages nécessitant l’apport de pollinisateur pour se développer », déclare Nicolas Guintini. Des solutions existent comme l’utilisation de « confuseurs » sexuels en lieu et place  des insecticides et pesticides. « J’ai testé. Ça marche, mais le problème c’est le prix. Sur 1 hectare, le coût de revient est 2 à 3 fois plus cher que l’utilisation d’un pesticide », précise Jean-Claude Darlet, nuciculteur dans le Sud-Grésivauda, avant d’ajouter : « Pour moi les apiculteurs sont des agriculteurs sont comme les autres, et nous devons maintenir ce dialogue... » S’il existe une prise de conscience au niveau politique, la route est encore longue dans cette lutte contre la disparition des pollinisateurs. Si l’initiative iséroise fait des émules notamment dans le Rhône et la Savoie, la nécessité d’un cadre réglementaire strict s’avère plus que jamais nécessaire pour préserver cet insecte auquel nous devons tant. Un début de solution se profile avec la prochaine loi sur l’agriculture. Le conseil général de l’Isère (et peut-être d’autres ?) prévoit un courrier commun avec l’Adara et la chambre d’agriculture au ministre de l’Agriculture pour insister sur l’expérience régionale, préconiser ses recommandations, notamment sur les bonnes pratiques entre professionnels, dans le but d’une concrétisation dans la loi.

Bichonner l’économie apicole

Veiller à la multiplication des abeilles n’est pas qu’une façon de protéger une espèce et une filière. Derrière les apiculteurs se développe tout un pan de l’économie agricole, sur lequel le ministère a choisi de travailler.
Le déficit d’insectes pollinisateurs engendre aujourd’hui déjà de fortes interrogations. 80% des plantes terrestres sont fécondées par les abeilles et autres insectes, dont 2/3 des plantes les plus cultivées pour l’alimentation. Leur disparition, en plus des problèmes sur les plans environnementaux, agricoles, et sanitaires, auraient des conséquences sur toute une économie. En effet selon un audit de la filière apicole française réalisé en 2011 par FranceAgriMer, le chiffre d’affaires apicole national en 2010 s’élevait à 133,5 M€.
Il y a près d’un an, en février 2013, le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll avait dévoilé les grands axes du plan pour le développement durable de l’apiculture pour la période 2013-2015 (à l’occasion d’un déplacement dans la Sarthe). Il avait annoncé vouloir mobiliser des moyens nationaux et européens à hauteur de 40 M€ pour la mise en place d’une filière apicole durable et compétitive. D’un point de vue économique, le ministre a pour ambition de faire de la France l’un des grands pays apicoles de l’union européenne (chaque année la France importe 25500 tonnes de miel sur les 40000 consommées-source, ministère de l’Agriculture). Mais ce plan vise également à développer le cheptel aujourd’hui fragilisé. Articulé en 17 axes et déclinés en 115 actions, le plan triennal dit vouloir prendre en compte à la fois : la santé et le développement des colonies d’abeilles, le soutien à la recherche, la formation et l’installation des jeunes apiculteurs et l’organisation de la filière jusqu’à la production.
Un plan qui pourrait séduire Christian Nucci, vice-président du Conseil général de l’Isère chargé de l'agriculture, qui nous confiait avoir décidé de signer avec l’Adara et la chambre de l’agriculture une lettre adressée au ministre. « Le texte de loi est encore à l’assemblée et doit passer au Sénat. Nous préparons ce courrier pour qu’une fois le texte traduit en décret d’application, les observations que nous avons faites et qui ont déjà été adressées au ministre puissent être reprises. Ce sera aussi une façon de montrer que notre département veut aller vers des solutions. »
Des solutions qui passeront peut-être par la règlementation nécessaire des produits phytosanitaires, mais pas seulement. La survie des abeilles et leur multiplication tient aussi à un fait simple : la disponibilité de fleurs à proximité. Elémentaire, sans fleurs, elles ne trouvent pas de nectar et pas de nourriture. Aussi, l’urbanisation non raisonnée, le désherbage, et l’entretien des bords de routes, s’ils sont effectués de manière trop stricte, pourraient porter atteinte à la bonne santé des ruches et des insectes pollinisateurs en général.



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