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Christelle Morel Journel : A Saint-Etienne « Avec les projets urbains, la pauvreté doit être combattue »

Loire le 19 décembre 2014 - Mathieu OZANAM - Société - article lu 971 fois

Christelle Morel Journel : A Saint-Etienne « Avec les projets urbains, la pauvreté doit être combattue »
Steiner - L'immeuble du quartier Beaubrun photographié par Le Monde, avec 10 mètres de recul

Les réactions à l'article publié par le quotidien Le Monde portant sur l'état de pauvreté de Saint-Etienne ont été vives. Maîtresse de conférences en aménagement à l'université Jean Monnet Saint-Etienne, Christelle Morel Journel est citée dans l'article mais ne reconnaît que partiellement la ville dans le portrait qui en a été dressé. Avec plusieurs collègues enseignants en études urbaines, elle a corédigé un texte de réponse à l'article du Monde, soumis au journal et diffusé localement. Elle revient sur la question des politiques urbaines et de la pauvreté à Saint-Etienne. Le texte est nourri des échanges avec d'autres collègues universitaires, notamment Georges Gay, professeur de géographie à l'université Jean-Monnet, Saint-Etienne.

Vous ne partagez pas le diagnostic posé sur l’état de pauvreté de certains quartiers de Saint-Etienne ?

Je le partage partiellement. Ce que je ne partage pas, c’est le sort qui est fait à cette situation et à la ville dans son ensemble, qui devient « poisseuse », « pauvre » de manière globale et reste bien « noire » au regard des clichés développés sur son histoire industrielle. De fait, la concentration de la pauvreté dans les pôles urbains est aujourd’hui un fait général, bien montré par l’étude de Jean-Michel Floch pour l’Insee. A ce titre, la situation globale de Saint-Etienne ne se distingue pas radicalement d’autres villes. Les populations pauvres représentent 22 % de la population communale. A Montpellier, Lille, Strasbourg ou Perpignan, la situation est moins bonne avec, par exemple, 25 % de la population communale considérée comme pauvre dans les deux premières villes. Mais, à Saint-Etienne, dans certains quartiers péricentraux, la situation présente et les dynamiques d’évolution des revenus sont effectivement très préoccupantes.
C’est le cas à Beaubrun, sur lequel l’article du Monde se polarise, à Tarentaize. Il y a ici des enjeux forts en termes de rénovation urbaine, et des politiques sont conduites en ce sens dans le cadre de la convention signée en 2005 par la Ville et ses partenaires avec l’Agence de la Rénovation urbaine, et aussi en termes de « droit à la ville » pour les populations fragiles.

Si le taux de pauvreté de Saint-Etienne est comparable, voire inférieur à d’autres villes, le phénomène ne demeure-t-il tout de même pas important ?

La pauvreté est toujours trop importante et il est vrai que sa concentration dans certains quartiers de Saint-Etienne est importante. En même temps, sa répartition dans la ville, et même au sein des quartiers nommés, notamment le Crêt-de-Roc, est plus contrastée et surtout connaît des évolutions. Sur la partie ouest du Crêt-de-Roc, l’intervention publique forte, notamment dans le cadre de l’Anru, a permis d’enclencher une évolution encourageante avec une progression du revenu médian près de quatre fois supérieure à l’inflation et une vacance du logement en diminution d’après les données dont nous disposons. L’évolution des indicateurs du quartier de Jacquard est globalement positive tout en étant beaucoup plus discrète. Il est nécessaire aussi de regarder le rapport entre le nombre des habitants les plus aisés et celui des plus pauvres, ce qui donne aussi une idée – au moins grossière – d’une forte de mixité sociale et de son évolution. Ceci étant, on voit aussi que la situation, déjà très fragile de Beaubrun et de Tarentaize, se dégrade encore et ce, dans des proportions extrêmement alarmantes pour ce dernier dont la situation constitue une atteinte  au « droit à la ville ».

Pourriez-vous nous brosser, à grands traits, l’évolution de la structure urbaine de Saint-Etienne pour mieux comprendre ses racines ?

La ville s’est développée pour l’essentiel à partir des années 1820 lorsque l’ensemble de la région est saisi par un mouvement d’industrialisation orchestré, pour l’essentiel, par l’Etat central. Saint-Etienne est d’abord une ville de l’armurerie, de la rubanerie, et de la quincaillerie, marquée par le système dit de « la fabrique » où le travail est divisé et distribué à des ouvriers à domicile. Les quartiers dont il est question dans l’article du Monde – Tarentaize, Beaubrun, Crêt-de-Roc et Jacquard – sont le résultat de cette organisation du travail : des faubourgs productifs et populaires à la périphérie d’un centre qui est le cœur de la « fabrique » de ruban. Dans cette configuration, l’exploitation minière et l’industrie sont rejetées en périphérie de la ville qui est alors circonscrite dans un périmètre communal plus restreint qu’aujourd’hui. Ce n’est que dans la 2e moitié du XIXe siècle que la ville, s’étant étoffée des communes de Valbenoite, Outre-Furan, Beaubrun et Montaud, devient elle-même industrielle et ouvrière, en accueillant de grands établissements qui marquent le paysage urbain. Sa croissance démographique bouscule alors les hiérarchies urbaines du XIXe siècle. Saint-Etienne n’est  ni une anomalie de l’Histoire, ni un sous-produit de l’industrialisation comme le suggèrent les clichés sur la ville industrielle.

Saint-Etienne est souvent présentée comme une ville « champignon »…

Effectivement, Saint-Etienne connaît une forte poussée démographique dans les années  1820-1830, ensuite l’accroissement est moins spectaculaire et à relativiser avec le phénomène de l’annexion des communes périphériques. Cette forte croissance démographique reprend dans les années 1910-1920 avant de marquer le pas. S’en suit une nouvelle période de croissance de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au recensement de 1968. Les évolutions démographiques sont donc un peu plus complexes que ceux d’une « booming city ».
Un des faits marquants de l’histoire urbaine est que la ville s’est construite sans planification raisonnée, tout du moins entre les travaux de l’architecte Dalgabio à la fin du XVIIIe siècle et le premier Plan d’occupation des sols de 1976. Sachant que ce premier POS ne traite alors que de la partie ouest de la ville dont les terrains sont progressivement libérés par les Houillères de la Loire en repli, On peut dire que la ville s’est développée au gré des intérêts des propriétaires fonciers et au gré des besoins de logement pris en charge par des groupes sociaux  et intermédiaires avant que les acteurs publics ne se soucient timidement de la question dans les années 1910. La question du logement revient sur le devant de la scène après la Seconde Guerre mondiale.

Quand apparaît cette expression de « capitale des taudis » ?

Au lendemain de cette même Seconde Guerre mondiale. Les actions sont alors importantes, articulant des interventions locales et nationales. L’investissement municipal se traduit dès 1949 par le lancement de l’opération de Beaulieu-Le-Rond-Point qui est incorporée dans les opérations nationales d’expérimentation de la construction de masse, comme à Bron-Parilly, Pantin ou Boulogne-Bilancourt. C’est le point de départ de l’urbanisation du secteur sud-est de la ville, qui accueille successivement les grands ensembles de Beaulieu, Marandinière, Montchovet et La Palle, avant la construction des immeubles en copropriété de la Métare. Toutefois, la qualité de ces opérations urbanistiques est inégale, et par ailleurs le retard en terme de logement n’est pas complètement rattrapé, notamment pour les catégories populaires. Dans les années 1960-70 des opérations de résorption de l’habitat insalubre sont menées en centre-ville. Elles conduisent à la démolition d’îlots entiers comme ceux d’Antonin-Moine ou ceux du secteur Prison-Tréfilerie où a été construit Centre Deux.

Quelle a été l’action des maires ? Observe-t-on une continuité dans les municipalités de gauche et de droite qui se sont succédées ?

C’est le maire de centre-droit Michel Durafour qui lance ces opérations de rénovation urbaine, autrement dit de démolition-reconstruction. La municipalité d’ « Union de la gauche », conduite par Joseph Sanguedolce entre 1977 et 1983, s’investit à son tour dans des opérations d’améliorations de l’habitat ancien, en reprenant quelques « coups partis » en redéfinissant les choix  architecturaux et de peuplement des opérations et aussi en mettant en œuvre, pour la première fois, une politique de requalification des quartiers anciens avec l’ARQASE. On peut certes reprocher à ces opérations leur caractère morcelé et leur absence de continuité inachevé, mais pas d’être « homéopathiques » comme il est écrit dans l’article.
En 1983, le retour de la droite avec la municipalité de François Dubanchet  se traduit, face aux premières manifestations d’une désindustrialisation de masse, par une priorité donnée à l’action économique au détriment des politiques urbaines et des politiques de logement abandonnées, pour le coup, à la « main invisible du marché ». Mais son successeur Michel Thiollière, alarmé par la révélation de l’ampleur de l’érosion démographique au recensement de 1999, réoriente l’action municipale vers des politiques de requalification urbaine. On parle souvent de « tournant urbain » des politiques municipales dans les années 2000. C’est certes une réaction un peu tardive mais effective.

L’ancien maire Michel Thiollière a mené des nombreuses opérations urbanistiques pour changer le regard sur la ville, citons le Zénith, la Cité du design, la Maison de l’emploi. Ne sont-elles pas les marqueurs d’une politique orientée vers les classes moyennes pour les faire revenir ?

Il y a sans doute eu, un temps, la tentation de s’adresser très fortement à des populations que l’on voulait attirer : classes moyennes et aisées, classes dites « créatives », avec un souci d’image inspiré d’un branding urbain qui escamote les enjeux sociaux. Mais, aujourd’hui, il est caricatural de dire que toutes les actions sont tournées vers ces populations : sous la municipalité conduite par Maurice Vincent, les politiques urbaines, de logement et d’habitat conduites à Saint-Etienne par la Ville et, dans une moindre mesure, par l’EPA font la part – parfois contradictoire – entre des enjeux d’attractivité qu’il est difficile de laisser de côté et des enjeux d’amélioration de la condition des habitants « déjà-là », notamment dans une configuration compétitive à l’échelle même de l’agglomération stéphanoise. Compétition qui se joue entre la ville centre et les nouvelles périphéries résidentielles et aussi, dans une moindre mesure, avec le nord de la Haute-Loire.

La situation de Saint-Etienne est préoccupante. Est-elle pour autant désespérée ?

L’existence de signes de changement ne peut échapper à l’observation honnête. Les données disponibles font apparaître que l’érosion démographique globale n’est pas stoppée, la partie centrale de la ville gagne légèrement des habitants et voit s’élever le nombre de ménages, la population active, la part des cadres et professions intermédiaires dans sa composition et le revenu médian de sa population. Du côté des quartiers Sud-Est, la part des populations fragiles semble diminuer dans la population globale. Cela dit, les signaux plutôt positifs ici sont tempérés par des évolutions inquiétantes ailleurs : la vacance et les difficultés d’entretien des immeubles – à ne pas confondre avec le manque d’entretien des immeubles déconnecté de la faiblesse des ressources des propriétaires – augmentent tandis que les revenus des habitants décroissent.
Les acteurs publics savent bien que les interventions dans les quartiers anciens doivent être poursuivies : la Ville de Saint-Etienne porte ainsi la demande d’une nouvelle convention Anru pour le quartier de Tarentaize-Beaubrun, la question du redéploiement des actions de l’EPA en quartiers anciens est soulevée… Avec les projets urbains, c’est la pauvreté doit être combattue ne serait-ce que parce qu’elle sert à beaucoup, en termes d’arguments électoraux par exemple ! A Saint-Etienne, cela passe aussi indéniablement par l’élaboration d’un projet mobilisateur de l’ensemble du corps social… tel qu’il est. C’est un beau défi alternatif… la ville pourrait y regagner en attractivité.

Propos recueillis par Mathieu Ozanam



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