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Arméniens : le creuset rhônalpin

le 05 mai 2015 - Mathieu Ozanam - Société - article lu 577 fois

Arméniens : le creuset rhônalpin
Stocklib - La capitale de l'Arménie, Erevan, et le Mont Ararat

Modèle d'intégration réussie, la communauté arménienne a su conserver vivante sa culture tout en se fondant dans le creuset français. Rhône-Alpes constitue à cet égard un foyer qui entretient des liens forts d'amitié avec l'Arménie.

« En France, nous avons toujours voulu rappeler les circonstances dramatiques qui nous ont unis au sort des Arméniens. De nombreux monuments rappellent les massacres. A Paris, en plein cœur de la capitale, une statue représentant Komitas – dont la vie fut brisée en 1915 – a été érigée en l’honneur des victimes du génocide. Et chaque 24 avril, un rassemblement s’y tient, ce sera le cas cet après-midi et des discours y sont prononcés. A Lyon, sur l’une des plus prestigieuses places de la ville, c’est un monument de 36 colonnes qui représente une partition de Komitas qui a été élevé. » A Erevan, ce 24 avril, le président de la République François Hollande cite deux capitales au cours de son discours pour la commémoration du centenaire du génocide arménien : celle de la France et celle de Rhône-Alpes. Il est vrai que si la France entretient de longue date des relations d’amitié avec l’Arménie et occupe une place particulière dans le cœur des descendants des réfugiés, la région Rhône-Alpes est devenu un foyer important de la diaspora.

D’après les estimations en vigueur, la population arménienne mondiale s’éleverait aujourd’hui à 11 millions de personnes, dont seulement 3 en Arménie elle-même. Après la Russie, les Etats-Unis et l’Iran, la France accueille environ 500 000 Arméniens. Et 150 000 à 200 000 d’entre eux résideraient en Rhône-Alpes. En « zoomant » encore un peu plus, il apparaît qu’ils sont 60 000 à vivre dans la région lyonnaise. Précisons que s’il est question d’ « Arméniens », il serait plus exact de dire d’ « ascendance arménienne », 80 % sont en effet de nationalité française. La communauté arménienne est très vivante, avec près de 150 associations culturelles, sportives, sociale, caritatives, cultuelles.

Une immigration de main d’œuvre

L’arrivée en France n’est pas immédiatement consécutive à la perpétuation des massacres des Arméniens. Le samedi 24 avril 1915 marque à Constantinople le point de départ du génocide, avec l’assassinat de 600 notables et intellectuels arméniens sur les ordres du parti au pouvoir, le Comité union et progrès (CUP). Une politique qui se répand ensuite dans les provinces orientales. L’un des objectifs est de déporter les Arméniens et autres chrétiens orientaux de l’Anatolie vers la Syrie dans des « marches de la mort ». Les réfugiés de toutes les régions arrivent en France par le port de Marseille massivement à partir de 1922. Les historiens évaluent à 58 000 le nombre de migrants qui débarquent là en l’espace de 2 ans.

Petit à petit ils vont suivre la vallée du Rhône pour s’installer de part et d’autre du fleuve. Certains arrivent avec un passeport Nansen, attribué aux apatrides, et un contrat de travail en poche. La France a alors besoin d’une main d’œuvre importante et bon marché. Les Arméniens sont démarchés par des recruteurs en Grèce ou au Levant. Maurice Cusin, dirigeant de la Société lyonnaise de soie artificielle (SLSA), inaugure en 1923 son usine à Décines (alors, et jusqu’en 1968, située en Isère). Aux ouvriers français il préfère des ouvriers « dociles ». « Apprenant la “disponibilité“ de la main d’œuvre, ses faibles revendications salariales et son habileté à travailler le textile, le pragmatique patron entreprend d’aller “faire son marché“ en recrutant directement ses futurs ouvriers. Un intermédiaire arménien, Bared Beylerian, soyeux installé à Joyeuse en Ardèche a déjà fait venir de la main d’œuvre arménienne pour ses propres ateliers », expose Stéphane Autran dans Grand Lyon Magazine. En 1924 ils sont 250 à arriver de Grèce. Le même schéma se reproduit ici ou là, mais Décines devient véritablement une colonie arménienne, constituant 44,5 % de l’effectif de la SLSA. Le surnom de « Petite Arménie » n’est pas usurpé : en 1932 les 3 000 Arméniens représentent un quart de la population de la ville.
A la même époque on compte 653 Arméniens en Ardèche où les réfugiés travaillent dans des filatures et des moulinages. La préfecture de l’Isère recense 1 407 réfugiés en 1926. Tandis que Grenoble ne recense que 131 réfugiés, ils sont 412 à Vienne, 300 à Charvieu, 286 à Villard-Bonnot. A Saint-Etienne la situation est différente car les Arméniens n’arrivent pas avec un contrat de travail déjà signé. L’implantation en 1926 est alors discrète pour une ville de 193 000 habitants. Dans son mémoire Les Arméniens à Saint-Etienne, Clarisse Lauras indique que seulement 70 d’entre eux travaillent à la mine.

Evolution sociale

La crise de 1929 met deux ans à traverser l’Atlantique. En 1931-32 le chômage explose en France passant de 2 % à 15 % avec une baisse de la production industrielle de 23 % à la fin 1931. La loi du 10 août 1932 « protégeant la main d’œuvre nationale » renforce la préférence nationale en permettant de limiter la proportion d’étrangers dans les entreprises industrielles et commerciales, l’artisanat et les professions libérales. « Si certains Italiens et Espagnols purent rentrer dans leurs pays, ce ne fut pas le cas des apatrides arméniens. Ceux-ci ne pouvaient que rester en France et, devant la peur du chômage, ils n’hésitèrent pas à devenir artisans ou marchands ambulants », décrit l’historien Jean-Luc Huart dans la revue Ecart d’identité. « Fin 1936, l’artisanat occupait 27 % de la population active arménienne » en Isère. La crise économique conduit les Arméniens à développer leurs propres activités. De paysans qu’il était majoritairement  à l’origine, les Arméniens sont devenus ouvriers, puis artisans et commerçants.
S’il conserve des liens communautaires forts entretenus par les Eglises arméniennes, c’est en vertu de l’organisation en millet selon Jean-Luc Huart. Dans l’empire ottoman les sujets non musulmans peuvent continuer à pratiquer leur religion sous l’autorité d’un dignitaire, disposant de tribunaux séparés, tout en devant payer des taxes particulières. Ces communautés avaient appris à être autonomes. L’Eglise apostolique est elle-même en exil et organise la vie religieuse comme la vie sociale. Toutes les villes de Rhône-Alpes ne disposent pas d’un prêtre à demeure. « Seuls les groupes de Lyon, Saint-Etienne et Valence en avaient un qui vivait sur place. »
INTER : Une implantation définitive
L’intégration des Arméniens se fait par l’école et par l’armée. Ils sont mobilisés et participent à la Seconde Guerre mondiale, d’abord comme militaires et pour certains dans la clandestinité en participant à des mouvements de Résistance tels Napoléon Bullukian (lire ci-contre : Ils sont d’origine arménienne) ou Missak Manouchian. A la Libération, les demandes de naturalisation se multiplient. La reconstruction ouvre en France une période de croissance économique. L’appel de Staline aux Arméniens de la diaspora à regagner l’Arménie soviétique pour constituer un Etat à l’image des juifs avec la constitution de l’Etat d’Israël n’est entendu que par 7 000 Arméniens en France. Entraînant d’amères désillusions, à la hauteur de leurs espoirs.

Mathieu Ozanam
 

Pour aller plus loin

La présence arménienne dans l’entre-deux-guerres dans la région Rhône-Alpes, Jean-Luc Huard, in Hommes et migation n° 1265, janvier-février 2007.
La formation de la communauté arménienne entre les deux guerres, Jean-Luc Huard, in Ecarts d’identité n° 95-96, printemps 2001.
Les Arméniens à Saint-Etienne, Clarisse Lauras, PUSE, 2006.



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