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Alain Françon, cultivateur de paradoxe(s)

Loire le 13 février 2014 - Florence Barnola - Actualités - article lu 941 fois

Alain Françon, cultivateur de paradoxe(s)
(© Michel Corbou)

Saint-Etienne mi-octobre 2013.

La ville est tournée vers sa grande fête littéraire annuelle. Dans les rues, tout parle de l’événement célébrant le livre, mettant toute la culture en effervescence. Pendant cette semaine festive, l’Ecole de la Comédie ouvre publiquement, à l’Usine, un atelier des troisième année sur Tchékhov dirigé par un nom de la scène théâtrale, Alain Françon.
Dans le hall de la Comédie, il attend déjà notre rendez-vous, immobile, debout près de l’accueil, fixant droit devant lui un point, les mains dans les poches de son blouson. Il ne sourit pas, parle d’une voix égale, à peine audible, laconique. Il n’est pas très grand mais dégage un certain charisme décontracté. Avec ses cheveux touffus, son jean et ses vêtements amples, il ne ressemble pas à l’image d’Epinal du metteur en scène. L’homme ne cache pas son goût du « paradoxe ». « Je fais du théâtre pour ça ».
Assis à la table servant de présentoir aux livres les jours de spectacles, l’ancien directeur de la Colline - « j’y ai fait douze saisons » - se remémore ses années stéphanoises et ses premiers émois théâtraux. « Quand j’étais gamin, à 18 ans, l’une des premières pièces que j’ai vu c’est Homme pour homme de Brecht, ça m’a marqué,  c’était sous chapiteau ».

Elevé dans un bistrot

Pourtant sa première rencontre avec l’art dramatique n’a pas été probante. Il s’agissait d’une pièce de Tchékhov (en 2010 Alain Françon a reçu un Molière pour la Cerisaie...) « par les comédiens de la Comédie de Saint-Etienne. La tradition de la représentation de Tchékhov à l’époque c’était ambiance samovar, on s’ennuie sur le plateau… Moi je ne comprenais pas que des gens s’ennuyaient sur le plateau pour en ennuyer d’autres dans la salle.  Ce jour-là, je suis sorti du spectacle en me disant que le théâtre était une chose inepte. Trois ou quatre mois après, j’ai vu Homme pour homme. Tout d’un coup j’ai découvert que le théâtre était génial. » Il était alors un spectateur assidu : « il y avait une salle qui s’appelait l’Eden où avaient lieu “les soirées culturelles“, c’étaient les tournées parisiennes mais ce n’était pas du tout du boulevard. Et puis il y avait Dasté. » Il ajoute le regard pétillant : « à l’époque, on disait “les Verts et les Dasté“, ça résumait la ville ».
Stéphanois de naissance, Alain Françon est originaire du quartier du Soleil. Fils de mineur de fond et d’une dactylo de Casino, le futur metteur-en-scène reconnu, a sans doute commencé à poser son regard sur la société et l’humain depuis un café : « comme ma mère travaillait, j’ai été élevé par mes grands-parents qui avaient un bistrot vers la Plaine-Achille. C’est très bizarre parce que, pour moi, c’est comme si j’avais été dans un espace public. Dans le bistrot, il y avait une cuisine, une chambre, et la salle. Quand j’avais 12 ans, et qu’il en manquait un quatrième, je jouais à la belote. J’avais aussi appris à jouer au billard, avec mon grand-père, hissé sur un banc. »
Saint-Etienne est aussi le lieu qui le voit devenir comédien : « quand j’avais 18 ans nous avions constitué un groupe de théâtre, Kersaki. Pour notre premier spectacle, Dasté avait eu la gentillesse de nous laisser jouer dans le grenier de l’Ecole des Mines. C’était un lieu très beau. » Kersaki rassemblait quelques futures célébrités… «  Il y avait des gens très bizarres dans ce groupe, comme par exemple une fille qui s’appelait Mireille Porte devenue Orlan, qui fait du body art. Il y avait un écrivain qui est resté un ami, Pierre Charras… » Durant cette période, Alain Françon croise aussi Huguette Bouchardeau, professeur de philosophie à Honoré d’Urfé, avec qui il monte Les Fusils de la mère Carare.
Il quittera Saint-Etienne et ne reviendra à la Comédie qu’en octobre 2013. Durant les 30 années de séparation, il est allé faire des études d’Histoire de l’art à Lyon, a poursuivi l’aventure théâtrale militante, avec le Théâtre éclaté à Annecy avec quatre autres comédiens (André Marcon, Evelyne Didi, Christiane Cohendy, Alexandre Guini). C’est là-bas qu’il deviendra metteur-en-scène. « Au bout d’un moment s’est posée la question de savoir si c’était bien que tout le monde fasse tout et j’ai hérité de la place de mise en scène, sûrement parce que j’étais le plus mauvais acteur. J’ai été choisi, cela change tout ». Le choix était judicieux car la suite de sa carrière est plutôt élogieuse : directeur de centres d’art dramatique (le Théâtre du huitième à Lyon puis le CDN de Savoie), et du Théâtre national de la Colline à Paris (1996-2010). Pour boucler la boucle, après la fin de son mandat, il a créé sa compagnie Le Théâtre des nuages de neige. Le nom sonne comme un haïku, est-ce toujours militant ? « L’engagement d’une certaine manière reste mais il est ailleurs ». Son assistant approche, Alain Françon est attendu pour les répétitions.

Florence Barnola


Date :
Celles que je choisirais seraient très privées comme la naissance de mon fils

Lieu :
Le grenier de l’Ecole des Mines de Saint-Etienne

Personne :
Jean-Paul Roussillon

Phrase :
I would prefer not to (Bartelby)

Ambition :
Que le monde soit meilleur…



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