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6 juin 1944, le jour où tout a basculé

Rhône le 04 juin 2014 - Mathieu Ozanam - Agglomération stéphanoise - article lu 1589 fois

« 14 juillet : rien. » L'anecdote est connue et souvent répétée avec un zeste d’ironie.

Alors que le peuple de Paris prend d’assaut la Bastille le 14 juillet 1789, Louis XVI à Versailles fait un bref commentaire dans son journal personnel. Bien sûr ce « rien » ne se réfère pas aux événements en cours, mais au bilan de sa journée de chasse dont il est rentré bredouille. Quand le roi vit cette période, il n’a bien évidemment pas le recul et ne vit que l’instant présent en train de se dérouler. La date ne devient historique qu’ensuite, par l’enchaînement des faits et l’évolution politique qui fait naître une nouvelle situation. C’est ensuite le plaisir, voire la gourmandise, de l’amateur d’histoire de de s’offrir une relecture de ces moments cruciaux, pour observer le moment où tout a basculé. Car c’est notre privilège de connaitre la « fin de l’histoire ». Tout du moins celle qui appartient au passé. L’autre façon de se confronter à l’histoire, c’est de s’interroger sur la vie de ses aïeux, comment eux-mêmes ont traversé les grands moments historiques. La généalogie connait un profond engouement, et il est de plus en plus courant de voir proposé sur des sites Internet la correspondance, les carnets intimes, les souvenirs rassemblés de membres de sa famille, ainsi livrés à un plus large public. C’est en faisant appel à ses lecteurs que le journaliste et historien Henri Amouroux avait puisé dans une documentation riche et diverse pour écrire sa série « La Grande histoire des Français sous l’Occupation ». Ce rapport à l’histoire, les Français l’exercent sur eux- mêmes : lequel d’entre nous ne s’est jamais livré avec son entourage au jeu de « où étais-tu quand… JFK a été assassiné, l’homme a posé le pied sur la lune, le général de Gaulle est décédé, les Tours jumelles de New York se sont effondrées ? »

Et le 6 juin 1944, alors que forces franco-canado-anglo-américaines lancent leur grande offensive à partir de minuit sur la Normandie, comme les Rhônalpins ont appris la nouvelle, comment ont-ils réagi ?

« Mes chers amis, des opérations militaires viennent d’être déclenchées sur notre territoire. Vous comprendrez donc pourquoi je suis obligé de quitter votre ville plus rapidement que je ne le désire. Je regrette de n’avoir pas eu le temps de rendre visite à vos blessés. C’est pour eux surtout que j’étais venu. (…) Gardez votre calme et votre confiance. Obéissez aux ordres de vos chefs. Je pars plus fort pour accomplir ma tâche. » En ce 6 juin 1944, il est 15 h quand le Maréchal Pétain s’exprime depuis le balcon de l’hôtel-de-ville de Saint-Etienne à la foule venue nombreuse pour le voir et l’acclamer. Il remonte dans sa limousine Renault Vivaselta et  reprend la route de Vichy. Les blessés dont il parle, ce sont ceux du bombardement du vendredi 26 mai. Lyon a elle aussi subi la veille des attaques aériennes des B-17. C’est la raison de la venue du chef de l’Etat français dans la région.

Les bombardements meurtriers de la fin mai

En cette fin du mois de mai, le ciel est dégagé, le soleil brille. Il est 13 h le jeudi 25 mai quand à Lyon les sirènes sonnent l’alerte aérienne. C’est Vénissieux qui est visé pour l’usine Somua, le dépôt SNCF et les établissements Descours et Cabaud. Le même jour 88 tonnes de bombes sont larguées sur le nœud ferroviaire d’Ambérieu, qui fait l’aiguillage entre l’Italie et la vallée du Rhône. Le lendemain, c’est Saint-Etienne qui voit se succéder dans le ciel azuréen 147 appareils en 5 vagues. Il est 10 h 18 exactement quand le sifflement des premières bombes qui ont été larguées se fait entendre. C’est la gare de Châteaucreux qui est la cible. Elle constitue là encore un nœud ferroviaire en direction de Roanne d’un côté, de Lyon de l’autre et du Puy-en-Velay enfin. Mais le lâché fait entre 6 000 et 8 000 mètres d’altitude a été approximatif. D’autant plus qu’une épaisse fumée noire  s’élève. Les fours à coke de Meons sont en feu. A l’est de la ville, l’église Saint-François dans la crypte de laquelle se sont réfugiés des mariés et leur noce est détruite. A l’ouest 21 personnes, en majorité des enfants, ont été tués à l’école de Tardy. Bilan du raid : 1 084 morts, 2 000 blessés, 15 000 sinistrés.

A 10 h 41 le même jour la capitale des Gaules voit apparaître les silhouettes de 230 Liberator, toujours de la 15e armée de l’air américaine, en provenance d’Italie. Le triage de La Mouche, et ses quartiers environnants, reçoit 247 t de bombes. 10 h 46 et une deuxième vague de 106 Liberator lâchent 248 autres tonnes de bombes. Objectif : la gare de Vaise qui sera entièrement rasée. Bilan : 717 morts, 1 129 blessés, 20 000 sinistrés. Les réactions sont violentes. « Pourquoi tant de sang brutalement versé ? interroge le cardinal Gerlier. Notre raison se déconcerte devant une telle régression de l’humanité. » Dans son ouvrage Quand les Alliés bombardaient la France, Eddy Florentin cite le chef régional des FFI, Alban Vistel qui fait parvenir un message à Alger : « Bombardement Lyon effet moral plus désastreux encore qu’effet matériel. Population douloureusement indignée. Répétons : sacrifices énormes pour résultats insignifiants. Aide Résistance plus économique tous points de vue plus efficace. »

Toujours ce 26 mai, il est 10 h 41 quand 65 Liberator apparaissent dans le ciel de Grenoble. Objectif : le triage de La Buisserate. « 159 bombes pleuvent en 4 minutes », note Eddy Florentin. Bilan : 37 morts, une cinquantaine de blessés. Même punition pour Chambéry visé pour son dépôt ferroviaire. Plus de 80 % des bombes touchent leur cible. Bilan : 120 morts, 300 blessés, 3 000 sinistrés.

Les visites de Pétain les 5 et 6 juin

C’est donc pour exprimer « ses sentiments d’affectueuse sympathie », pour reprendre les termes du journaliste de La Loire républicaine, que le Maréchal Pétain est venu à la rencontre de la population à Lyon le 5 juin, à Saint-Etienne le 6. Arrivé place des Terreaux sur le coup de 11 h 30, il pénètre dans l’hôtel-de-ville où il rencontre de nombreuses officiels, des membres de la Cour d’appel, aux représentants des chambres de commerce et des métiers, des Ordres des avocats et des médecins, sans oublier le cardinal Gerlier. « J’ai trouvé en vous, intact, ce qui existe depuis toujours : l’amour du travail. Au cours de mes conversations, j’ai enregistré votre désir de reconstruire : je le comprends car vous habitez une ville admirable aux souvenirs remarquables. Gardez-les, protégez-les », énonce le Maréchal Pétain à la foule depuis le balcon. A 19 h 30, après avoir visité l’hôpital de Grange-Blanche, il prend congé pour se retirer dans une propriété privée, avant de se rendre le lendemain à Saint-Etienne.

Il pénètre dans le département de la Loire à 10 h 45, et est accueilli par le préfet André Boutemy qui sera bientôt nommé préfet régional (lire l’encadré) et le maire de Rive-de-Gier, M. Vallette. Il prend la direction du quartier Saint-François à Saint-Etienne, avant de gagner l’hôtel-de-ville. Qu’il quittera donc de façon précipitée après avoir appris la nouvelle du débarquement. « Saint-Etienne gardera comme un grand souvenir la mémoire de cette journée », lit-on dans Le Mémorial. Sans doute, mais peut-être pas pour les raisons que suppose le journaliste.

De l’eau dans le gaz

En Isère, le plateau du Vercors est devenu le refuge des premiers résistants. Le maquis s’organiser à partir de 1942, avec la disparition de la ligne de démarcation entre zone occupée et zone dite libre. Ses rangs grossissent avec la réquisition de main d’œuvre française par le STO (service du travail obligatoire) qui envoie des travailleurs en Allemagne. Quelques jours avant le lancement de l’opération Overlord en Normandie, un message (« Il y a de l’eau dans le gaz ») diffusé sur la BBC donne le signal qu’attendent les Résistants pour verrouiller le plateau. Le 5 juin les choses se précisent avec un autre code : « le chamois des Alpes bondit ». Les 3 000 maquisards sont placés sous les ordres du lieutenant-colonel François Huet. Les Allemands réagissent les 13 et 15 juin. L’assaut principal ayant lieu du 21 au 23 juillet. Le but des résistants est de fixer des troupes en Rhône-Alpes. « Même si l’histoire, dans sa froide objectivité, constate aujourd’hui l’échec des maquis du Vercors, la mémoire collective n’oubliera ni l’utopie des insoumis qui, des falaises de la forteresse naturelle, voulaient libérer le pays, ni les terribles sacrifices qu’elle entraîna », écrivent Jean-Claude Duclos et Olivier Ihl.

Mathieu Ozanam

Lire aussi :

Préfet André Boutemy : de la Loire au Rhône (1er juin 2012)

Les références bibliographiques

-        Quand les Alliés bombardaient la France (1940-1945), Eddy Florentin, Tempus Perrin.

-        La Résistance dans la Loire, Marguerite Soulas, une femme d’exception, Julien Moulin, De Borée.

-        L’Eglise sous Vichy, La repentance en question, Michèle Cointet, Perrin.

-        Grenoble en résistance, parcours urbain, Jean-Claude Duclos et Olivier Ihl, Ed. Le Dauphiné.

-        Edouard Bonnefoy, un haut fonctionnaire sous l’Occupation. Le devoir de désobéissance. Mémoire d’Elodie Prost (IEP Lyon, 1999).

-        Histoire de la Résistance en France, Henri Noguères, Ed. Robert Laffont.



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