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« Eau argentée », filmer encore dans la Syrie martyrisée

le 08 janvier 2015 - Eric SEVEYRAT - Cinéma - article lu 311 fois

« Eau argentée », filmer encore dans la Syrie martyrisée

La Syrie que la communauté internationale néglige depuis 2011 se rappelle à nous par centaines de migrants chaque semaine sur les côtes européennes. Ici donc, Eau argentée n'est pas le film le plus gai sorti en décembre dernier, mais c'est le plus indispensable pour la Syrie et pour le cinéma. Bouleversant. Paradoxalement, après avoir supporté 110 minutes d'atrocités, on sort écoeuré mais impressionné par la puissance du film, pas sans espoir...

 

 


Il faut toutefois s’accrocher pour ne pas sortir de la salle le temps des 10 premières minutes d’une plongée brutale dans la barbarie à ciel ouvert. Il faut y aller, il reste cette semaine 2 cinémas en Rhône-Alpes* en ce début 2015, qui diffusent Eau argentée, Syrie Autoportrait.  Eau argentée, étant la signification du prénom kurde de la co-réalisatrice du film Sivam Bedirxan, qui a travaillé avec Ussama Muhammad. Lui, ne nous épargne rien : l’horreur des cadavres d’enfants que l’on a vus vivants une minute plus tôt, de femmes et d’hommes mutilés, les yeux crevés.
On pense au journaliste écrivain Sorj Chalandon, qui évoque sa stupeur devant les cadavres d’enfants de Palestine, vêtus des mêmes sweat-shirts que ses propres enfants en France. On est à l’heure numérique, ce sont des images tournées par « Mille et un Syriens et moi-même », dit Ussama dans le film. Images diffusées sur le web de torture d’un adolescent tournées par des soldats du régime, qui lui font baiser leurs bottes, hurlant et frappant : « Alors tu as manifesté contre Bachar ! » Ils lui font embrasser, bouche en sang, agenouillé, le portrait d’El Assad, le tout avant de le sodomiser avec une matraque…Eh oui ! Le gamin avait eu le tort de taguer sur un mur : « Le peuple souhaite la chute de Bachar ! »

Des images de YouTube

Ça se passe à 4 heures d’avion de chez nous (tiens on a déjà écrit ce genre de phrases ! pour Sarajevo entre autres…). Homs (imaginez une ville de la taille de Lyon) c’est aussi à 147 km à l’est de Beyrouth aujourd’hui en paix (ou presque). Il y a tant de films qui se croient indispensables. Eau argentée regonfle le moral sur la nécessité du cinéma (qui n’est pas le documentaire et encore moins le journalisme). Cannes ne s’y est pas trompé, des professionnels se sont mobilisés, le film a été distribué. Les images ont été tournées jusqu’au printemps. Le film a été présenté sur la Croisette le 16  mai 2014, et réactualisé par la suite dans la version qui est sortie en salle en décembre. On sait que l’horreur continue pendant que l’on écrit ces lignes en 2015. Pourtant, depuis les premières décapitations et les fuites de gamins « d’chez nous » pour la Syrie et le Djihad, les horreurs de Daech, elles-mêmes permises, voire favorisées par Bachar, ont supplanté dans les médias et les chancelleries, les abjections du régime de l’autocrate ophtalmologiste à la fine moustache (76021 morts en 2014, dont plusieurs milliers d’enfants, selon l’observatoire britannique des droits de l’homme ; 191000 morts depuis 2011 selon l’ONU…).
Muhammad a collecté des images sur YouTube, les a montées, commentées, expliquées, décortiquées, mises en musiques, et quelles musiques ! Des images pixélisées,  comme torturées elles aussi, tournées avec des petits téléphones de mauvaise qualité, par des Syriens souvent fauchés en plein vol : « Vas-y, continue à filmer toi ! dit un manifestant touché par une balle à l’un de ses camarades. » Un autre tombe d’une balle dans la tête. Muahammad explique que la veille au soir, il était avec lui dans un ciné-club, en train de présenter Hiroshima mon Amour , de Resnais (« Il ne s’est rien passé à Hiroshima ! » disait Duras, et à Homs… que dirait-elle ?).

Le film à Cannes

Soudain, la poésie surgit de cette fange et de cette abjection, de ce chaos, du siège de Homs, des pans de murs effondrés, des chevaux morts au ventre gonflés, des chats estropiés, des cadavres de voisins tombés au milieu de la  rue sous les balles des snipers, des corps que l’on ramasse de loin à l’aide de perches et de cordes pour ne pas soi-même se faire trouer la peau. Un miracle surgit avec la deuxième partie du film, il s’appelle Wiam Simav Bedirxan. Elle a 35 ans, elle est kurde, elle possède une petite caméra, elle aussi cinéaste dans cette ville de Homs, jadis le deuxième centre intellectuel et culturel du pays : « C’est étonnant, dit-elle, l’expérience de la lecture pendant les bombardements ! ». Alors que Muhammad vit en France depuis le 8 mai 2011, date où il est parti de Syrie, sans pouvoir y revenir à la suite de propos qu’il a tenus en France contre Bachar El Assad. Sivam prend contact avec Muhammad via facebook, ils co-réalisent ensemble Eau Argentée. Elle lui transmet en téléchargement des images incroyables qui viennent nourrir leur film. Filmer lui est ainsi devenu essentiel, lors de son passage à Cannes, elle raconte au journal Le monde en mai 2014 : « Je suis partie à Alep acheter une caméra que j'ai fait entrer clandestinement à Homs, j'ai contacté Ossama, et je me suis mise à filmer sans pouvoir m'arrêter. Même en dormant, je tenais la caméra. Je crois que si j'ai survécu, c'est grâce à cette caméra : elle était comme un cœur qui battait, et Ossama à Paris était le cordon ombilical qui me reliait à la vie. » Elle a filmé pendant 3 ans.  Elle filme l’école des orphelins qu’elle tente de rouvrir, avant que les islamistes, de plus en présents, ne lui fasse fermer (« Tu ne peux faire l’école tu n’es pas voilée ! »). Ussama et Sivam se sont rencontrés à Cannes pour la première fois. Ils ne s’était pas jamais vus en vrai. Elle fera le choix de repartir pour Homs « Souria » (la Syrie) dévastée, éventrée et exsangue : « On n’a qu’une maison ! ».

Esthétique du sang

Y-a-t-il une esthétique du sang qui couvre le corps d’un homme mort assis d’une balle dans la tête, et recouvert d’un drap blanc tel un suaire ? Muhammad pose la question, pourquoi pas ? Il ne serait pas le premier artiste après Goya, Bacon, Pasolini, voire les innombrables grandes œuvres épiques et picturales pleines de sang et d’horreurs depuis l’antiquité jusqu’au Guernica de Picasso (Rembrandt, David, Delacroix, Géricault.). C’est donc aussi pour cela que le cinéma n’est pas le documentaire, pas le journalisme, c’est aussi de l’esthétique : « Quelle est la couleur de la vie ? » interroge Muhammad : « Si tu avais eu ma caméra à Homs, qu’est-ce que tu aurais filmé ? » demande Sivam. Les images de guerre ressemblent aux images de guerre, et encore…lorsque l’on parle de guerre, on parle généralement de militaires contre des militaires. On pense au siège de Sarajevo, mais aussi au Rosselini de Rome ville ouverte, Allemagne année zéro… Ici c’est la barbarie appliquée des militaires sur des civils. Des militaires fous aux ordres d’El-Hassad tuent, torturent, mutilent. La perle de poésie est filmée par Sivam, avec Omar le petit gamin des rues, qui se faufile entre les immeubles en ruine, pleins de snipers, risquant de se faire dézinguer à chaque coin de rue. Une vraie pépite poésie poignante de voir ce petit bonhomme fleurir la tombe de son père et parler avec lui comme une vieille veuve : « Alors mon petit papa comment vas-tu aujourd’hui ? » On tremble pour lui et pour cette jeune femme « filmante » qui l’accompagne dans les ruines de Homs. Que sont-ils devenus ?

Eric Séveyrat

*Eau argentée, Syrie autoportrait. Cinémas Le Méliès, Grenoble ; Le Comoedia, Lyon.

 



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