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« A la rencontre des "zadistes" de Roybon ! »

Isère le 29 mars 2015 - Eric Séveyrat - Société - article lu 774 fois

« A la rencontre des "zadistes" de Roybon ! »
(photo Eric Séveyrat) - La maison forestière est en lisière de l'emprise Center Parcs

Sur la place de Roybon, face à la mairie, trône une statue de la Liberté érigée en 1906, réplique de sa grande sœur new-yorkaise, offerte par Bartholdi lui-même à Mathias Saint-Romme pour un monument en l'honneur de son père Henri, homme politique de l'Isère. Ici ou là dans la rue centrale et ailleurs : des fenêtres, des murets, des grillages, sont ornés de banderoles : Vive Center Parcs ! Oui à Center Parcs !

Il y a combien de temps que le projet Center Parcs de Roybon en Isère a été évoqué pour la première fois : 7, 8, 9 ans ? Plus personne ne sait très bien au juste. La presse régionale, dont l’Essor, se souvient d’un 9 octobre 2009, où un aréopage d’élus, du maire de la commune au président du conseil régional, conviaient à une promenade en forêt, sur les hauteurs du village, avec le président de Pierre et Vacances, le groupe auquel appartiennent les Center Parcs.Là des calicots, des kakemonos disposés au milieu d’une petite clairière aménagée pour l’occasion, vantaient les mérites du projet de village vacances.

Nostra culpa, L’Essor, plutôt neutre et à distance de tout sensationnalisme, n’était pas retourné sur les lieux dans les Chambaran, préférant rendre compte au fil des décisions des tribunaux.

Précisément, en ce début de printemps 2015, on est entre deux péripéties juridiques. La dernière en date en janvier a vu la suspension des travaux, et le dossier s’envoler à Paris vers une juridiction nationale, au Conseil d’Etat. Avant l’été, la décision devrait redescendre vers la capitale des Alpes et son tribunal administratif. Nul doute que le dossier refera à nouveau un tour de la planète du droit avant de revenir se poser en Isère. Bien malin qui dirait aujourd’hui l’issue de l’affaire et dans quels termes ?

Aujourd’hui, plus de kakemonos, plus de calicots, plus de promenades en forêt avec les élus et les industriels du tourisme. Au même endroit ou presque, une barricade faite de planches de récupération, de bout de bois divers, et de ficelles, barre l’entrée qui fut, avant le blocage du mois de décembre 2014, aménagée pour laisser passer les engins de chantier. Alors, on est allé  voir !

De loin, sur le chemin qui mène à la forêt, le promeneur solitaire-qui n’aurait pas croisé un média depuis 6 mois-croirait d’abord voir un nouveau monument d’art brut. On s’approche,  quelques chiens se mettent à aboyer en venant vers vous comme aux abords d’une ferme, plus patauds que méchants ! Derrière la barricade, quatre ou cinq occupants discutent autour d’une table ou s’affairent à quelque bricolage. On grimpe alors sur le haut de la barricade de 3 mètres de haut, aménagée tout de même avec un escalier: « Hé ho, Je suis journaliste, je peux vous parler ? » « Vas-y entre, n’aies pas peur des chiens ! fait un jeune homme. Ah ! Journaliste ? Attends, je vais chercher les copains… » Sans animosité mais dans la fermeté, les pourparlers sont entamées avec les occupants, qui ne veulent plus qu’on les appellent « Zadistes » : « On se méfie des médias tu sais, il y en a qui nous ont mis les caméras sous le nez un peu en nous forçant, ils ont fait des photos qui ont servi à la police, chacun voulaient son image des « zadistes »... qu’est-ce que tu veux faire comme article ? A priori on n’est pas trop favorable ! ». Bon ! Cela se présente mal, et le journaliste de se préparer mentalement à faire demi-tour et à trouver une autre idée de reportage, tant pis ! On aura essayé !

Finalement, l’ambiance se détend, on discute, on propose de ne pas faire de photo, et on s’explique : « L’angle du papier ? C’est simple : j’ai lu dans la presse que vous n’accueilliez plus les médias, qu’il était difficile de venir à votre rencontre, je suis venu voir moi-même.  Au final, je serai autorisé à faire quelques photos sans montrer de visages : « Moi j’apprécie ta démarche de venir hors actualités, fait Audrey, une jeune femme pourtant très méfiante au début de la rencontre. « D’où je viens ? » « Je ne suis pas de ce pays ! » dit-elle laconique et dans un français sans accent. Difficile de dire combien sont les occupants de la zone à défendre, 20 à 40 ? Garçons ou filles, ils sont tous entre 20 et 30 ans, parfois un peu moins, mais guère plus. « ça va, ça vient, fait Cédric, un jeune de la région qui a fait le choix de venir vivre dans la forêt, moi j’étais salarié dans une entreprise paysagiste, puis, n’ayant plus de boulot, je suis venu voir, et je suis resté, ça correspond à mes convictions. »

La barricade n’est que l’un des points d’entrée dans la zone Center Parcs. Les occupants ont des points d’ancrage, des cabanes un peu partout sur l’ensemble de la zone, dans les arbres jusqu’à 20 m de haut, mais aussi des cabanes au sol, des baraques de chantier transformés en habitations...des yourtes fabriqués avec des matériaux de récupération.  Ils savent tous, et votre serviteur aussi, que la situation est illégale : « D’ailleurs, nous avons une pression constante des forces de l’ordre et de vigiles privés, explique Maxime, un autre jeune qui vit à la barricade. Un hélicoptère tourne au-dessus de nos têtes de temps en temps […] L’autre jour, nous avons laissé la barricade moins de 2 heures, quelqu’un était entré, avait pris des brosses à dent et des outils, nous n’avons pas de preuves, mais nous pensons qu’il s’agit d’une intimidation […] Lorsque nous nous déplaçons, nous sommes parfois suivis par des vigiles privés qui font semblant de téléphoner lorsqu’on s’approche d’eux pour leur parler…». De l’autre côté de la forêt l’accès est paraît-il surveillé en permanence par les gendarmes. Information que nous n’avons pas pu vérifier. 
« De quoi vivez-vous ? -Les gens du coin qui nous soutiennent nous aident avec de la nourriture, quelques outils, dit Audrey, tenant à la main une belle botte d’asperges. On se débrouille, quelqu’un vient de nous donner 3 poules, on a eu 1 œuf ! Je fais aussi du jus de bouleau, c’est très bon pour la santé. Il suffit de percer un petit trou dans un tronc, et de récolter le jus avec un tube. Ça va très vite, un demi-litre en quelques heures, tu veux goûter ? »
La maison forestière occupée par le gros de la troupe, se trouve à une demi-heure de marche de la barricade d’entrée, qui, du coup, n’est plus jamais vide. Une fois la confiance « réciproque » établie (le journaliste ne craignant plus d’être séquestré (lol !), trois garçons acceptent de acceptent de m’accompagner.

En traversant la forêt par la piste construite par les collectivités locales, les occupants décrivent la forêt, dont ils ont appris à connaître les essences d’arbre, les habitudes des chauves-souris : « Là tu vois ces grosses billes de bois sélectionnés sont prévues pour faire les cottages de Pierre et vacances, quel gâchis pour des arbres parfois centenaires ! ».

Dans la forêt nous croisons des occupants d’une cabane, un couple d’une vingtaine d’année au maximum, ils ne veulent pas dire d’où ils viennent, ni qui ils sont au journaliste (qui a été affublée d’une chasuble jaune pour qu’on l’identifie). Fred, le garçon accompagnateur leur dit : « C’est un journaliste de l’Essor ! Tu regardes sur Internet, tu verras…-le jeune homme assis par terre rétorque : « Internet ? C’est pour les collabos ! »
Arrivés à la maison forestière, c’est une vraie ruche, d’aucuns s’occupent à éplucher des légumes, d’autres transportent des bassines d’eau du point d’eau (une source et un bassin) vers la maison. La musique bat son plein, à côté de la maison, un poulailler, bien peuplé celui-ci, une dizaine de poules au moins. On est dans une ambiance Larzac/Cévennes méridionales 30 ans plus tard. (Rien ne semble changer vraiment en France ni d’un côté ni de l’autre). Deuxièmes salves de discussions pour convaincre des intentions a priori non malveillantes du journaliste : « On a vu tes précédents articles sur Internet, on n’est pas convaincus de ta démarche, même si elle se veut « neutre »…Néanmoins, Jonathan, qui a l’aire d’être le plus âgé (35 ans environ), le plus patenté pour parler avec la presse, évoque longuement  son combat, avec beaucoup de modération et d’argumentation dans le discours : Vous voulez changer le monde ? lui demande le journaliste : « Tout n’est pas à jeter dans cette société, tempère Jonathan. Le système de santé, les devises de la République Liberté-Egalité-Fraternité, on sait tous que les gendarmes mobiles peuvent débarquer un jour et nous évacuer, mais on n’y pense pas. »

Eric Séveyrat

NB : Tous les prénoms ont été changés.

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http://lessor.fr/galeries-photos/balade-en-zad-a-roybon-en-isere-66.html



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